La Joconde – Leonard de Vinci

La solitude des peintes - La Joconde - Leonard de Vinci dans La solitude des peintes

Madame,

J’ai perdu mon mari il y a quatre ans. Quatre années de désespoir profond, quatre années où son souvenir m’a taraudé l’esprit au point d’en faire un gruyère avarié. Je n’en pouvais plus. Je voulais de la lumière, de la joie dans ma vie, du bonheur dans mes organes. N’avais-je pas suffisamment souffert ? N’avais-je pas payer mon dû à la société ? Certaines personnes disent que j’ai tué mon mari, que mon caractère ombrageux et mes crises de dépression l’ont achevé. Mais quoi ? N’a t’on pas le droit de s’élever contre l’injustice de ce monde ? Devrions-nous toujours supporter le poids de nos responsabilité avec le sourire ? Il était condamné d’avance de toute façon : son air délicieusement réjoui, sa mine superbe, ses éclats de rire tonitruants…Tout cela démontrait son aveuglant oubli de notre évidente mortalité. On ne peut pas avoir l’air aussi heureux et vivre longtemps. N’avez-vous pas remarqué qu’il n’existe pas de vieux heureux ?

J’ai été triste toute ma vie, j’ai gagné le droit de vivre longtemps. Mais désormais je veux vivre et profiter. Vivre et apprécier de vivre. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi n’en suis-je pas capable ?  Parce que je sais que toute joie est éphémère ? Parce que je sais que plus on est heureux, plus on regrette de mourir ? Que plus on profite et moins on accepte l’idée de disparaître ? J’ai souffert de ces interrogations durant de si nombreuses années… Les gens me prenaient pour une déséquilibrée, disaient que j’avais un regard fou, affirmaient que ma place était à l’asile. Aujourd’hui je sais que cette période lugubre est révolue : j’ai obtenu mes galons immortels, mon assurance vie éternelle. Lorsque ce bon vieux Léonard est venu me trouver, intrigué par tous les racontars, et qu’il m’a fait part de son désir de me prendre comme modèle, je n’ai pas hésité une seconde. En voilà un qui allait me sortir de ma torpeur fatale et nauséeuse. Je passe maintenant mes journées à le regarder travailler, essayant de paraître en deuil d’un mari que je n’aimais pas, m’efforçant de dissimuler ma satisfaction d’être promise à l’immortalité.

Pourtant, à l’aube de cette nouvelle vie, je m’interroge sur la futilité de la vivre seule. Serais-je capable d’être solitaire pendant aussi longtemps que tout le temps ? Rien n’est moins sur et c’est pourquoi je viens vers vous madame. J’ai besoin de vos lumières. J’espère que vous jugerez ma démarche comme elle mérite de l’être : croyez bien que ce n’est pas dans mes habitudes de quémander des conseils auprès de personnes que je ne connais pas (tout comme auprès de celles que je connais), mais il faut absolument que vous me dénichiez un moyen de partager cette vie avec un membre du sexe tendu. Pourquoi me direz-vous ? Pourquoi ne pas se contenter simplement d’être immortel ? La réponse est simple : je n’aurais pas l’impression de l’être si personne n’est là pour me le rappeler. Vivre aux côtés d’un homme bassement ordinaire, d’un homme dont l’horizon s’arrête à ce que peut percevoir son regard, d’un homme enfin que je regarderais en sachant pertinemment que je lui survivrais ; c’est là ce que je souhaite pour la fin de ma vie terrestre. Cet individu ne doit pas être exceptionnel, ni beau ni moche, ni intelligent ni bête : il doit être quelconque, substituable à volonté. Je pense d’ailleurs que vous n’aurez pas grand mal à trouver cette perle…

J’attends votre retour avec une impatience que je qualifierais de nulle.

Madeleine de Prout.

Sentenza.

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