Edouard était un jeune homme assez franc, du moins se plaisait-il à le croire, il ne lui était jamais venu à l’esprit que ce qu’il prenait pour de la franchise était peut être une capacité assez éprouvée à adopter comme sien le point de vue de toutes les personnes avec lesquelles il échangeait des idées et à ne pas en démordre. Quand bien même il n’y avait évidemment aucun désir de la part de son interlocuteur de le contredire, Edouard parvenait toujours à rendre épuisante ces démonstrations d’affection et son assentiment avait quelque chose de si passionné qu’on finissait par penser qu’il était un peu stupide et certainement timbré. C’est comme cela qu’Edouard avait fini par convaincre de vieux socialistes de l’intérêt du libéralisme, non pas en professant un soutien sans faille et nourri d’une réflexion profonde aux mécanismes de l’économie de marché mais au contraire en se déclarant marxiste et en jurant que s’il croisait un patron un soir de ténèbres dans une rue sans lumières, il n’hésiterait pas à lui fracasser le crâne d’un coup de caillou, les vieux socialistes qui n’avaient qu’une dent pour trois et qui n’avaient de leur vie, jamais été confrontés à une violence si policière, se regardèrent avec effroi et décidèrent tacitement qu’ils réfléchiraient désormais à deux fois avant de glisser dans l’urne une autorisation de gouverner à des jeunots qui voulaient assassiner tous les bourgeois. Comme toutes ces conversations politiques ou sur des sujets aussi déterminants que la morale, la religion, la culture ou la reproduction de la moule d’eau douce à Concarneau finissaient invariablement par lui mettre à dos son prochain, notre brave et héroïque Edouard avait fini par se trouver bien seul et avait accusé alors sa franchise, désolante sincérité qui le condamnait à la solitude alors qu’il n’avait jamais eu de convictions particulières et qu’il n’était attaché à aucune idée réformatrice ou révolutionnaire. Heureusement sa vie était illuminée par Marie-Chantal, sa tendre amie à couettes dont il ne voyait jamais le volant vichy de la jupe sans éprouver une chaleur suspecte entre ses jambes côtelées de velours et jusqu’à ses pataugas en vrai cuir de daim retourné à la main. Ils se donnaient régulièrement rendez vous dans des musées ou des salles de cinémas et n’aimaient rien mois que se coltiner la foule bigarrée et très diverse des milieux branchés de la capitale. Marie-Chantal avait été très impressionnée de compter un soir de vernissage plus de dix nationalités dans une petite galerie de la rue Monsieur Le prince dont la surface ne devait pourtant pas excéder celle du cagibi attenant à la cuisine de la résidence d’été de ses parents à Bandol, elle n’y était jamais entré mais d’après les dires de Babette, la cuisinière, ce devait être très petit. Elle avait vu des asiatiques, des indiens d’Inde, des indiens d’Amérique et tellement de noirs au même endroit qu’elle avait cru à une manifestation et serré son Longchamps contre sa hanche, elle aurait bien aimé passer son bras sous celui d’Edouard mais elle craignait qu’il ne prenne cette liberté avec un peu de hauteur, il pouvait être si méprisant parfois. Contrairement à ce que nos chers édiles du savoir vivre pourraient penser, leur introduction dans le monde étrange de l’art contemporain fut aisée, ils furent pris pour ce qu’ils étaient, un couple excentrique de plus, d’une excentricité rare mais bienvenue. Bien sûr la pensée qu’ils pouvaient être réellement des représentants honnis d’une France crépusculaire, formée dans des écoles poussiéreuses et peuplées de jésuites pédophiles, ne leur vint pas à l’esprit. Edouard avait en outre pour lui une érudition assez écœurante et l’éventail de ses connaissances étaient si large qu’il pouvait discuter de tout et passer d’un sujet à l’autre sans se lasser. Marie-Chantal était ignorante de presque tout ce qu’une fillette normalement constituée de onze ans à Bobigny sait  mais son innocence était un atout dont elle savait se servir et quand elle riait, petit bruit cristallin qui tintinnabulait dans l’oreille longtemps après qu’il se soit tu, elle fixait sur son vis-à-vis un regard de biche apeurée qu’on ne pouvait manquer de considérer comme une invite un peu coquine. Elle ne courrait néanmoins aucun risque, Edouard veillait à ses côtés et ils fréquentaient beaucoup d’homosexuels. Marie Chantal avait été bien surprise lorsqu’une horrible artiste au visage contrefait par de multiples opérations, sculptrice de son état, avait touché sa cuisse comme on malaxe une pâte à pain mais elle n’avait rien dit, juste émis un petit chuchotement désapprobateur et surpris. Elle s’était rapprochée d’Edouard et l’affaire en était restée là.

L'artiste performeuse Orlan

Ce jour là, ils avaient rendez vous au carrousel de Louvres pour la foire internationale de la photographie, Paris-Photos.

Edouard.

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