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Moïra – Julien Green – EEE

« Nous sommes conçus dans une crise de démence »

Première édition poche

Moïra est un roman de Julien Green. Impossible d’en douter : on y retrouve tous les déchirements de la vie de l’auteur transcendés dans l’écriture : l’intransigeance de son éducation protestante, son violent désir de vérité, son homosexualité… Mettant en scène le personnage d’un jeune protestant rentrant à l’université et fraîchement débarqué de sa province du fin fond des « collines » (le lecteur n’en saura pas plus), Moïra décrit le parcours de ce jeune illuminé dont l’âme aimerait s’envoler mais que le corps ramène sans cesse à la terre. Comment être élu de Dieu si le désir nous en éloigne toujours ?

Confronté pour la première fois à la vie du monde, loin du cocon-prison familial, la foi de Joseph est mise à l’épreuve. Jusque là, Joseph pouvait s’appuyer sur les textes bibliques et les préceptes stricts inculqués par ses parents mais la vie étudiante désinhibée, comme le débordement de sa sensualité, le fera s’interroger sur la légitimité de sa foi. Se pourrait-il qu’il se trompe ? Joseph refusera ce questionnement, il refusera de devoir arbitrer entre sa foi et ses désirs, il refusera de mettre en péril sa place parmi les élus de Dieu. Pour lui, il n’y a pas de place pour la volupté : l’élévation de l’âme passe par la destruction du corps. Aucun compromis n’est acceptable.  Face à cet « ange exterminateur », comme l’ont surnommés ses congénère, le personnage de Moïra incarne la tentation. Apparaissant rarement, elle est pourtant sans cesse présente à l’esprit de Joseph. Le jour où ce fantasme prendra réellement corps, le destin de celui-ci basculera.

Il se passe peu de chose dans Moïra et pourtant l’analyse psychologique fouillée du personnage principal est extrêmement violente. Chacune de ses interrogations est comme un coup de boutoir porté à l’édifice de ses convictions. Son impuissance à répondre aux questions qu’il ne veut pas se poser, mais qui s’imposent à lui sans qu’il puisse faire autrement que les affronter, est terrible. On pressent rapidement que l’intégrité de son personnage (son aveuglement ?), ainsi que le refus de toute concession, le mèneront à un destin tragique. L’ironie de l’histoire est qu’étudiant en grec ancien, Joseph aurait du se rendre compte que transgresser la « Moïra » (l’acceptation de la part de bien et de mal dans le destin de l’homme) attirerait nécessairement le châtiment de Dieu. Le parcours de Joseph est en effet empreint de fatalité et sa démesure se devine dés les premières pages. Julien Green se rapproche ainsi des grands auteurs grecs en démontrant que les passions dévorantes, dont la première motivation est l’orgueil de l’homme, ne mènent qu’à la déchéance.

La langue est pure, le style ciselé et le récit captivant. Plongez-donc sans attendre dans la conscience tourmentée de Joseph…A vos risques et périls. EEE.

Sentenza.

 

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5 Commentaires

  1. Edouard

    25 novembre, 2008 à 21:11

    Moïra fait partie de la sélection des 1001 livres qu’il faut avoir lu. Cette sélection est l’oeuvre de Peter Boxall, universitaire de renom et spécialiste de littérature anglaise, elle a été publiée par Flammarion sous le titre « Les 1001 livres qu’il faut avoir lu dans sa vie » et approuvée par l’académie française.

    Moïra est certainement l’oeuvre la plus personnelle de Julien Green, le comble est qu’elle n’est plus disponible en poche en France, seulement en grand format chez Fayard…

    Edouard

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  2. Loïc

    25 mai, 2009 à 20:08

    très bon CR.
    Je viens de commencer Moïra…à mes risques et périls donc.
    (après un Djian, ça change -)

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  3. romain marvier

    13 mai, 2010 à 23:29

    Livre exceptionnel où j’ai encore retrouvé avec plaisir la « petite musique » de Green.. Le combat intérieur que cet auteur fait mener a ses personnages est toujours d’une précision rare! je ne connais pas d’écrivains qui l’égalent sur ce point au niveau du conflit entre le Désir et la Foi.. A lire aussi Chaque homme dans sa Nuit qui m’a paru assez proche de ce livre. bisous!!

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  4. Anonyme

    14 août, 2012 à 14:18

    Livre très prenant que j’ai dévoré en quelques heures !

    Le récit dépasse largement la simple question psychologique des débats intérieurs du personnage pour rejoindre la question métaphysique du rapport entre le monde contingent et le désir d’absolu.

    Un grand livre donc, que son angle sublime place dans la ligne des grands dramaturges grecs!

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  5. Anonyme

    28 août, 2014 à 16:33

    Roman admirable, en effet, de Julien Green (1900-1998). Si le roman est écrit en français, toute son atmosphère, sa tension, son climat de violence, en même temps que l’inquiétude spirituelle de son personnage principal, jusqu’à l’angoisse, qui l’imprègne, doivent tout à l’Amérique du nord, et plus précisément à la Virginie (Julien Green, de son vrai nom Julian Hartridge Green ayant été étudiant de University of Virginia), au début des années vingt.
    Le sujet principal du roman est l’impossibilité pour Joseph Day, le personnage central, de concilier sexualité et spiritualité. Ce qui le conduira au meurtre.
    Sans forcer dans l’enthousiasme, c’est un roman qui peut rivaliser avec « Crime et châtiment » et « L’Idiot » de Dostoïevski.
    Dans l’important « Journal » de Julien Green, il y a une réflexion curieuse: lisant une traduction en langue anglaise de son roman, il la trouve supérieure au texte original! Peut-être par un regret de n’avoir pas été un écrivain « américain » à part entière.
    Il faut souhaiter que de jeunes lecteurs (espèce qu’on dit en voie de disparition…) puissent lire ce très beau roman; il est fait pour eux, comme une grande partie de l’oeuvre romanesque de Green.
    Il me paraît en effet que des romans comme « Moïra », « Chaque homme dans sa nuit », « Adrienne Mesurat », « Minuit », etc., n’ont jamais un retentissement aussi grand que dans l’adolescence.

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