Accueil Les lectures d'Edouard La pesanteur et la grâce – Simone Weil – EEEEEEEE

La pesanteur et la grâce – Simone Weil – EEEEEEEE

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« Tous les mouvements naturels de l’âme sont régis par des lois analogues à celle de la pesanteur matérielle. La grâce seule fait exception »

Il est des ouvrages dont on ne peut vanter les mérites sans avoir le sentiment de les amoindrir. La pesanteur est la grâce de Simone Weil est de ceux là. C’est le livre le plus important du vingtième siècle.

Il est à côté de ma tête quand je m’endors, la nuit des illuminations subites me réveillent, je l’ouvre à la page 57 et je comprends la formule qui me paraissait obscure, le lendemain matin il est toujours à côté de mon lit et j’ai oublié que j’ai compris. Depuis ma fenêtre, celle qui donne sur le boulevard Montparnasse, je regarde la passante en manteau de pluie qui slalome entre les gouttes pour atteindre l’entrée de la station et je souris, je sais qu’il m’attendra, alors je prends mon barda et je pars au travail. Parfois je l’emmène, c’est jour de fête, je l’ouvre dans le métro, je pioche au hasard des pages, je ne regarde pas le monsieur à grosses lunettes carrées qui ricane, ni la dame en laine rouge qui louche sur son magazine, je pioche au hasard des pages. J’oublie que je suis là, sur ce tissu Vasarely ou pendu à une barre de maintien, j’oublie que j’existe et il me semble que l’univers est ouaté, que la pensée la plus considérable n’a qu’un écho assourdi, que rien n’a autant d’importance que lire ces lignes. Tout pourrait s’écrouler. Rares sont les livres qui peuvent vous procurer un tel sentiment. Celui-ci vous le donne au bout de la troisième lecture car il est exigeant.

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Il s’agit d’un recueil de pensées, éparses dans leur écriture, Simone Weil ayant rédigé de nombreux cahiers de notes, mais rassemblées et organisées en chapitre par Gustave Thibon, philosophe paysan qui recueillit l’auteur en 1941.

Simone Weil est issue d’une famille juive, philosophe de formation, bardée de diplôme, elle s’engage aux côtés des plus faibles, ouvriers et prolétaires, en partageant leur sort. Toute sa vie la mène à la souffrance, la douleur est une compagne fidèle qui jamais ne se lasse et Simone Weil, presque débile physiquement, accomplissait le travail des hommes de ce monde, fraisait dans les usines, combattait en Espagne, vendangeait sous un soleil de plomb, et finalement rédigeait des pensées célestes. Sa réflexion est nourrie d’une foi vibrante, elle est mystique et ses phrases sont des portes ouvertes sur l’infini.

Son œuvre est comme un ovule de feu couvert de flagelles, à travers les parois pulse une idée brillante qui pourrait éclore à la seconde, exploser dans un geyser gigantesque, parfois un flagelle plus long ou plus accessible fustige notre intelligence, pendant quelques secondes on mesure la portée de sa pensée, embrasement bref qui électrise. On comprend un peu et l’on a vu. On sent derrière tous ses mots, une pensée puissante se développer. Attention, il ne s’agit pas de poésie, ce n’est pas sainte Thérèse d’Avila, Simone Weil cherche à expliquer et son langage, s’il est obscur, ne l’est pas en raison des images ou des tournures qu’elle utilise mais parce que l’idée exprimée est difficile à appréhender. Au hasard des pages, vraiment au hasard, je ne triche pas, je rédige ce billet à l’improviste : p. 135, chez Pocket, en haut de page : « L’acte méchant est un transfert sur autrui de la dégradation qu’on porte en soi. C’est pourquoi on y incline comme vers une délivrance ». Pas d’ovule de feu, pas de lune bleue comme une orange, pas de ciel bas et lourd comme un couvercle mais une phrase simple et une idée.

La pesanteur et la grâce, tout ce qui nous retient à la terre, au sentiment d’être vient de la pesanteur. Nous existons certainement, étymologiquement nous sommes « au dehors », mais pouvons nous prétendre à l’être ? Tout ce que nous faisons pour raffermir en nous le sentiment de l’être vient de la pesanteur, imagination, mensonges que l’on se fait, subterfuge psychologiques, certains d’entre vous peuvent avoir l’impression de lire une propale théâtre, tout cela concourt à consolider l’illusion d’être quelque chose quand on est rien. Il faut avoir lu Simone Weil.

Je ne m’engagerais pas comme je viens de le faire, et ceux qui me connaissent savent que j’ai toujours considéré l’engagement avec méfiance, qu’il soit pour une cause humanitaire, un parti politique ou une femme, si je n’étais pas persuadé de ce que je viens d’écrire, j’aurais trop peur du ridicule et le ridicule me tue plus que les autres. On ne peut aimer que ce que l’on sent infiniment supérieur à soi.

Lisez ce livre, vous ne comprendrez rien au début, vous aurez l’impression d’avoir été floués, vous me maudirez et puis un jour, pan, une formule particulièrement saillante traversera l’épaisse couche de gluten qui recouvre votre hémisphère et vous me remercierez, ce jour là, je serais loin mais je sentirais dans mon cœur une petit tressaillement d’allégresse et je saurais que ce billet, 23h13, mercredi 10 décembre 2008, n’aura pas été inutile. EEEEEEEE.

Edouard.

 

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Un commentaire

  1. Lagrandetouriste

    26 septembre, 2012 à 23:06

    Merci

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