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Eloge de la singularité – Chantal Delsol – EEE

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L’homme vit en groupe depuis la plus haute antiquité. Un homme seul n’est pas un homme, c’est une cellule détachée d’un corps, un corpuscule indéfini qui flotte dans l’éther, une amibe gigantesque perdue dans le néant. Une âme face à Dieu*, toute brûlante de le connaître mais errant en aveugle dans l’obscurité car on ne reconnaît bien Dieu* que lorsqu’on le touche dans sa création et l’homme est une créature.

Un être sans métaphysique est un animal, petit animal doux au toucher et qui ronronne mais un animal quand même, il pourrait vivre seul. Je connais des éléphants qui supporteraient de vivre seul. Au parc de la tête d’or à Lyon, le vieil éléphant n’a pas de compagnon, quand de ses yeux catarrheux il fixe le visiteur ce n’est pas pour lui dire que sa solitude le fait crever, mais pour tendre une trompe énorme et crevassée vers la cacahuète. Un éléphant qui aurait de la métaphysique mangerait la cacahuète et dirait « Merci, elle est bien bonne » car la métaphysique rend poli. Mr Pédoncule, qui lit derrière mon épaule ronchonne car il trouve ce galimatias plein de pathos mais il n’a pas lu son Schopenhauer et ne sait pas que l’homme est un animal métaphysique.

Si tout n’était qu’une vaste machinerie, rouages huilés par le jus de la psychanalyse, bien utile psychanalyse, Michel Onfray serait dame pipi métro Châtelet car il aurait raison et ses avis vaudraient pets de souris. Rien de tel pour exister que défendre des opinions qui ne sont pas des idées, à peine des pensées plates imprimables à l’infini sur des pages en papier glacé, des opinions faussement provocantes qu’on lit comme on se torche, facilement et sans s’en soucier et qu’on oublie jusqu’à la prochaine fois. Ne reste qu’une trace fuligineuse dans l’esprit, à peine une queue de comète, ce n’est pas brillant, ce n’est pas lumineux, c’est terne, c’est creux, c’est vide. Et peut être irritant, un furoncle sur l’entendement me dirait Mr Pédoncule, qui voue une passion à Michel Onfray et qui en a le cerveau tout constellé.

Etant métaphysique, l’homme ne peut se passer de vivre en société. Il a besoin de se refléter dans l’autre pour exister autrement que selon le corps, c’est tout à fait basique et ne mérite pas d’explication. Quand je regarde Mr Pédoncule, je me reconnais. Pourtant je suis d’une beauté qui stupéfie. Chaque matin j’éprouve un choc esthétique quand je contemple mon reflet dans le miroir et je dois m’agripper au lavabo. Mr Pédoncule est au contraire d’une laideur qui répugne mais cela n’entre pas en ligne de compte. Nous sommes les reflets les uns des autres, vivre seul c’est vivre sans reflet et c’est renoncer jusqu’à l’éventualité d’exister. Mr Pédoncule soupire, il n’est pas content et voudrait que j’en vienne au fait. Il a ses humeurs et je m’y plie souvent car c’est un mentor irascible. Et puis je sens qu’un voile d’incompréhension et d’ennui flotte devant vos beaux yeux. Je souhaite le soulever car je vous aime.

Il faut lire Eloge de la singularité de Chantal Delsol, on y apprend ce qu’est l’homme et ce qu’il est en passe de devenir. Chantal Delsol est philosophe, son propos s’articule en de nombreux chapitres qui peuvent se lire ensemble ou séparément, à la suite ou en désordre. Il n’est pas indispensable de disposer d’une culture philosophique immense pour comprendre ce qu’elle veut dire. C’est clair, limpide, direct, sans fioriture stylistique. L’homme ne peut pas vivre autrement qu’en groupe, la conception du sujet moderne est mauvaise car elle réduit l’homme à cette appartenance au groupe, il ne se définit plus que par des collectifs identitaires, oripeaux culturels qui ne fondent pas une singularité. Dans le même temps, la société moderne place au sommet de l’échelle des valeurs la dignité de l’homme singulier, les droits de l’homme en témoignent, la vie humaine est le graal qu’il est impossible de dérober. D’un côté une éthique fondée sur la primauté de la dignité personnelle, de l’autre une société qui poursuit son œuvre de dépersonnalisation à travers le lissage culturel. Ce paradoxe est l’objet du livre. On ne peut pas concilier une idée de l’homme comme sujet singulier, autonome, libre et indépendant dans une société qui élague, prône l’opinion dominante comme seule valable et finalement réduit l’homme à ses besoins vitaux (religion de la biologie) ou ses besoins matériels (religion de l’économie). On fond ses aspirations métaphysiques dans un panthéisme dissolvant ou tout serait également Dieu*.

L’homme est un animal métaphysique, à cause de cela il doit vivre en groupe, à cause de cela il est singulier. Ce n’est pas un dilemme, c’est étonnant et c’est pour cela qu’il faut étudier la philosophie. EEE.

Edouard.

* Je ne parle pas de Dieu du point du vue des religions mais du point de vue des philosophes, c’est à dire ce qui donne un sens, ce qui est la cause finale du monde. Etc.

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