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Une soirée au théâtre de la Colline

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Le Jeudi soir, le théâtre de la Colline est réservé aux intellectuels. On y croise de petites femmes avec des coiffures champignons, des hommes à barbichette méphistophélique qui vous regardent avec un air de dégoût, des professeurs d’histoire qui sentent la vieille chaussette et les luttes syndicales en milieu scolaire, odeur de salle de classe et traces de craie sur le jacquard, des couples de bobos aux cheveux roux et petites lunettes cerclées, quelques homosexuels en col roulé et finalement des vieilles dames un peu perdues entraînées là par le hasard ou la critique élogieuse de Télérama. Ce petit monde se retrouve place Gambetta, arpente les coulisses serpentines du théâtre de la Colline et finit par colimaçer un escalier interminable qui débouche sur le guichet du petite théâtre.

A ce comptoir, une retraité de l’enseignement publique, laïc et obligatoire, vous remet votre place, vous décoche un regard de bonne maman et vous demande de déposer votre manteau au vestiaire. Si vous faites mine de vouloir garder votre sac, un dragon de sexe indéterminé vous toise comme si vous étiez une nullité cosmique ou peut être un vulgaire capitaliste et vous déclare que vos propriétés ne craignent rien, deux bénévoles s’occupent de la surveillance des objets personnels pendant la représentation. Vous abandonnez la partie en étant quasiment sûr que les deux bénévoles sont des SDF ramassés sur le trottoir et que vous ne retrouverez pas votre iphone en sortant. Vous préférez cela à l’émasculation par une gorgone marxiste et vous avez raison.

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Une fois dans la petite salle du théâtre de la Colline, vous découvrez que ce n’est pas placé et qu’il vous faut partager banquette avec un monsieur qui a des problèmes de transpiration. Vos amis peu habitués commencent à regretter d’être venus, ils vous lancent des regards chagrinés et dans leurs yeux, vous lisez de la détresse et peut être un peu de colère. Vous préférez ne pas vous en assurer. Dans votre dos, une dispute éclate entre l’ouvreur et la jeune fille qui vient d’arriver. Elle s’est installée sur une banquette réservée. Dans votre esprit éclos l’idée saugrenue qu’il est étrange que des banquettes soient réservées dans une salle ou les spectateurs ne sont pas placés. Vous aimeriez défendre la jeune Héloïse mais vous n’osez pas car l’ouvreur dans un théâtre subventionné est un intermittent du spectacle. Il gagne une misère en écumant les hauts lieux culturels de la capitale tandis que vous êtes un jeune cadre dynamique et branché et vous gagnez un max de thunes en faisant un boulot ennuyeux.

Fort heureusement vous n’êtes jamais allés plus loin dans votre réflexion car elle vous aurait peut être amené à penser que la meilleure des situations n’est peut être pas celle à laquelle on pense immédiatement. Vous prenez alors conscience que dans les théâtres privés les ouvreuses sont des femmes très fardées qui ressemblent à de vieilles grues tandis que dans les théâtres publique ce sont de jeunes hommes qui vous regardent comme si vous étiez un supporter de l’Olympique Lyonnais. Vous ne vous poserez plus la question de savoir s’il faut ou non laisser un pourboire à l’ouvreur. Le sexe dit tout.

Les lumières s’éteignent finalement. Après quelques secondes une poursuite est allumée et vient éclairée un homme sur la scène. La scène est nue, le décor est superfétatoire dans une production subventionnée par l’état. Après quelques minutes de flottement que les spectateurs mettent à profit pour s’enfoncer davantage dans la housse de Renault 5 qui recouvre les gradins, l’homme ouvre la bouche et prononce des mots sur un ton qu’on peut qualifier d’atone, ce qui est une sorte d’exploit. Il prononce des mots et prend bien garde que sa façon de les lier entre eux soit tout à fait incompréhensible. On l’entend par exemple dire « L’homme (pause) dominateur est la version (pause) deleuzienne du mythe (pause) de Sisyphe (pause) ». On a envie d’ajouter « Prout ». Evidemment même lié entre eux par groupe de sens les mots composeraient une phrase sans grand intérêt, c’est donc un moindre mal.

Après un discours d’une lenteur et d’une pompe à faire pâlir d’envie François Bayrou, un deuxième personnage apparaît et répond au premier ou plutôt ils parlent chacun leur tour car ils ne jouent pas dans la même pièce. Il est très difficile de faire le rapport entre les répliques de l’un et celles de l’autre. A ce moment là, un fossé se creuse entre la partie du public qui décide de suivre le premier et la partie du public qui suit le second, c’est ce qui explique d’ailleurs que les avis soient si tranchés. On aime ou on déteste, tout dépend la pièce que l’on a décidé de voir. Considération philosophique d’une portée immense que je me contrains à ne pas commenter ici, c’est fort dommage. Dans les deux pièces il y aura de toute façon une scène de nu masculin. Dans les deux pièces on verra également la fille de Jack Lang, Valérie, égérie du théâtre de la Colline. C’est bien la seule qui joue bien d’ailleurs, comme son père.

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La distribution comporte toujours un immigré clandestin, la mode est au pays de l’Est en ce moment. Son accent déclenche généralement les rires des supporters de l’Olympique de Marseille égarés dans la salle.

La fin de la pièce est marquée par un noir qui surprend toute la salle car personne ne l’attendait plus. Quand les lumières se rallument pour le salut des comédiens, les spectateurs s’ébrouent comme s’ils se réveillaient, les professeurs d’histoire fomentent des commentaires élogieux tandis que vous êtes sur le point de vous évanouir, l’odeur de votre voisin s’étant amplifiée de façon dramatique sous l’action conjuguée de la chaleur et de la promiscuité. Vous finissez par sortir de la salle mais devez attendre 20 minutes avant de récupérer votre manteau qui contient encore votre portefeuille. Du coup vous remerciez avec effusion la gorgone marxiste qui vous prend pour un crétin. Autour des vous, le petit monde des intellectuels à les yeux rouges d’avoir dormi, ce qui ne l’empêche pas de palabrer avec des mines confites à propos de l’immense talent de la metteuse en scène, goudou boulimique qui n’a rien compris. La provocation n’est plus ce qu’elle était.

Ce qui serait vraiment provocant dans un théâtre public serait de montrer une pièce intelligente, divertissante et émouvante. C’est déjà arrivé au théâtre de la Colline et c’est pour cela qu’on y retourne.

Edouard.

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