Les livres qu’on écrit sous l’influence de substances hallucinogènes sont souvent de piètre qualité.

Avant d’écrire ces articles, je ne consomme aucune substance pouvant susciter mon imagination, je ne fais absolument rien qui pourrait faire naître des images absurdes, je me contente d’écouter la musique qui sort par les trous de la bafflounette, je tire un peu sur le mégotin, j’observe les romans de la librairie me sauter au visage dans un grand imbroglio de pages et  je finis par tapoter trois touches avec la conviction qu’un clavier pensant est un homme qui crie dans le désert. Un peu comme Marc Levy, qui ne consomme absolument aucune drogue, jamais, plutôt écrire.

Parfois je zieute par la fenêtre la voisine chinoise qui zieute son voisin blogueur. Pour être amical j’étrécis mes yeux et tire sur mes paupières, je dis « Tchin, tchin, petite chinoise, on s’fait un bol de riz ? ». Elle ne m’entend pas, c’est pour ça que ça ne la fait pas rire, alors elle ferme sa fenêtre et je retourne à mon article qui commence à fumer. Je me dis qu’on ne peut embrasser son reflet que sur la bouche et cette constatation de physique pas si quantique remplit mes lucioles d’un air de philosophie qui m’empêche de me concentrer. Je voudrais écrire à propos de Baudelaire et des Paradis artificiels et je me rends compte que je ne l’ai pas lu, j’en sais pourtant autant que si ça avait été le cas, mon neurone étique me susurre qu’on ne doit pas disputer de choses qu’on ne connaît pas mais comme j’emmerde mon neurone étique qui fait rien qu’à me susurrer des choses malpropres, je me bouche les oreillons et je me lance. La vie est courte, n’écoutez pas votre neurone étique. L’étiquette, c’est pour les toilettes.

Les 10 romans hallucinés (ou trips littéraires) qu'il faut lire dans Les lectures d'Edouard 250px-Thomas_de_Quincey_-_Project_Gutenberg_eText_16026

Les premiers romans hallucinés sont anglophones car les anglais ont peut être un parapluie dans le croupion et le chapeau aussi melon que possible, ils ont également la déplorable habitude de vouloir s’évader par le rêve d’un pays très moche où il pleut tout le temps et gouverné par une vache normande à l’œil aussi vif qu’un troupeau de tortues géantes de Galapagos. Sous un soleil brûlant et menacées par rien, les tortues de Galapagos sont tranquilles. Thomas De Quincey, londonien assez moche, publie en 1822 Confessions d’un anglais mangeur d’opium, Baudelaire en fait le commentaire dans Les paradis artificiels quelques années après, non sans avoir au préalable expérimenté le gazage de narine au club des Haschischins car le neurone étique de Charles est vigoureux. Ce sont les théoriciens de la fumette, ils font semblant de dire que c’est pas bien mais au fond ils reconnaissent qu’un petit coup d’opium dans le tarin, ça n’a jamais tué la muse et même ça l’entretient. L’auteur de l’Albatros compare la drogue à une putain. La drogue est à la littérature, ce qu’une putain est à l’amour. Mon neurone étique grelotte et j’ai les lucioles toutes embrouillardées de philosophie.

Quelques lustres plus tard, des américains un peu rudes invoquaient Baudelaire, qu’ils ne comprenaient évidemment pas car ils n’avaient jamais foutu un fucking foot à Paname, et lançaient la beat génération. A ne pas confondre avec la génération de la bitte mais j’ai déjà parlé de cette déplorable confusion dans un précédent article. Jacques Kerouac et Guillaume Burroughs écrivirent chacun un ouvrage fondateur après l’ingestion d’une copieuse omelette aux champignons. Et les champignons américains sont gigantesques, un cèpe français ne fait pas le poids. Ils furent bientôt rejoint par Bukowski qui ne se droguait pas mais buvait de la mauvaise vinasse en pissant de la sublime poésie qu’un écrivain du boulevard saint Germain, tout propret dans son velours côtelé, rêverait d’avoir écrit. Car le bougre avait un talent aussi monstrueux que son addiction. La particularité de ces trois écrivains est qu’ils ont tous rejeté leur filiation avec le mouvement beat. Les créateurs de mouvements libertariens n’aiment pas qu’on les embrigade.

Kerouac

Plus près de nous, des américains au parler de langue vivante publièrent des romans au style jacassant où la ponctuation est absente, les majuscules aussi, ou les phrases sont comme des respirations, des coups du cœur, c’est le style synésthésique. Le rythme de la phrase, sa cadence, l’utilisation d’un vocabulaire simple et la scansion évoque le jaillissement d’une conscience perturbée. Style caractéristique de l’écrivain sous influence vaporeuse ou qui veut que le lecteur le croit. Hubert Selby Jr et Hunter S Thompson en sont les maîtres.

De jeunes loups prennent aujourd’hui la relève du roman halluciné, Breat Easton Ellis ou Irvine Welsh, mais ça commence à sentir le procédé. Suffit pas d’écrire des phrases sans queues ni tête, sans point ni virgule, pour avoir du talent, je le saurais. Et non je le saurien qui est une famille de reptiles particulièrement féroces.

Le roman halluciné possède une composante autobiographique non négligeable, il s’agit d’un livre retraçant un trip plutôt malsain, quand c’est joli ça donne Alice au pays des merveilles, dans une langue primitive mais très poétique. Voici ceux qu’il faut lire :

1. Sur la route – Jack Kerouac

J’ai déjà parlé de cet ouvrage dans un précédent article. Jack Kerouac a écrit ce livre en trois semaines d’écriture quasi spontanée, il y retrace son voyage à travers les Etats-Unis avec quelques compagnons. Les noms sont d’emprunts mais on reconnaît facilement les autres membres fondateurs de la beat generation. Comme je le rappelais dans le préambule, il s’agit plus d’un « trip » que d’un voyage et on ne fait pas toujours la différence entre le fantasme et la réalité. Cette œuvre eut un retentissent considérable qui finit d’ailleurs par entraîner Kerouac dans la dépression, dépression dont il mourut. Celui qui déclarait « I’m catholic, not a beatnik » regrettait les interprétations générationnelles qui en avaient été faites. Il regrettait que son ouvrage ait donné naissance à un bouddhisme de mode et a un courant de pensée « libérale » auquel il n’adhérait pas.

2. Le festin nu – William S Burroughs

Cet ouvrage de Burroughs est impossible à résumer. Il s’agit de la retranscription d’un monde vu à travers le prisme de la drogue. A l’époque où il écrit ce livre, Burroughs est toxicomane, pas pour de rire. Il écrit dans un état d’urgence et sous l’impulsion d’une muse irritable qui lui dicte des pages hallucinés d’une « prose spontanée », typique de la beat generation. Pas de grammaire, pas de ponctuation, pas de fil narratif, c’est une longue succession de rêveries violentes et d’images délirantes. A noter que Burroughs retraça son expérience de toxicomane dans un livre lui aussi devenu culte Junkie.

3. Transpotting – Irvine Welsh

Irvin Welsh écrit un peu toujours le même livre avec comme seuls arguments le sexe et la drogue. Cela ressemble a un procédé et je ne le félicite pas. Pour le punir, je ne ferais pas le pitch de son roman. Tout le monde le connaît de toute façon grâce au film du réalisateur de Slumdog Millionnaire.

4. Las Vegas Parano – Hunter S Thompson

Livre de Hunter S Thompson racontant l’épopée d’un journaliste gonzo et de son avocat, les deux toxicomanes et obsédés sexuels, vers Las Vegas. Le journalisme gonzo a été inventé par Thompson, il s’agit d’une méthode d’investigation ultra subjective permettant au journaliste de s’impliquer personnellement dans le sujet qu’il couvre. Evidemment il finit par ne parler que de lui-même. Dans Las Vegas Parano, Raoul Duke, le journaliste, est censé écrire à propos d’une course de moto dans le désert et d’un congrès anti-drogue. Il en profite pour mettre à sac des chambres d’hôtels et se fait péter la narine avec son comparse. Certains chapitres ne sont que fantasmagories. Jouissif mais un peu fatigant sur la longueur.

5. Generation X – Douglas Coupland

J’ai déjà écrit à propos de ce formidable roman que je recommande chaudement.

6. Les chants de Maldoror – Lautréamont

C’est l’intrus du classement, l’auteur est français et n’a pas vécu au XXième siècle. Il est aussi la preuve qu’un auteur non toxicomane écrira toujours mieux qu’un auteur qui l’est vraiment, même à propos d’hallucinations et de fantasmes. D’où la phrase de Baudelaire a propos de la drogue qui est à la littérature ce qu’une putain est à l’amour. Epopée en prose comprenant six chants, il s’agit du récit d’une révolte adolescente incarnée dans un personnage, Maldoror. Dans cette œuvre, on ne peut dissocier la forme et le fond, c’est poétique, violent, souvent choquant et cela évoque les tableaux de Jérôme Bosch (La tentation de Saint Antoine). Incontournable. Ce livre est une référence majeure pour les surréalistes.

7. Retour à Brooklyn – Hubert Selby Jr

J’ai déjà écrit à propos de cet auteur et de son livre Last Exit to Brooklyn. Même si le lien entre les deux livres est inexistant, l’art et la manière sont les mêmes. Retour à Brooklyn a été adapté au cinéma sous le titre Requiem for a dream.

8. Moins que zéro – Breat Easton Ellis

Comme je commence à fatiguer, j’ai également mis un petit Breat Easton Ellis, son premier il me semble. Et comme j’en ai déjà parlé dans ce blog, je ne vais pas aller plus loin. Je dirais seulement que dans ce premier ouvrage décrivant la vie de défonce d’une jeune et riche oisif de la côté ouest, on reconnaît en filigranes toutes les thématiques qui seront ensuite aborder dans les romans plus ambitieux du brave Breat.

9. Les contes de la folie ordinaire – Charles Bukowski

Toute l’œuvre de Bukowski est l’occasion de parler de lui et de ses différentes addictions, à l’alcool, au sexe, à la drogue. Cela pourrait être choquant, le vocabulaire est trivial, la syntaxe approximative mais par le miracle de l’art, le talent de Bukowski et sans qu’on se l’explique vraiment, cela devient poétique. La fascination exercée par l’univers décrit par Bukowski a vraisemblablement une part non négligeable dans cette transsubstantiation de la violence et du sexe vers la poésie. Dans Souvenirs d’un pas grand-chose, on comprend un peu mieux les origines de cet univers.

10. Le bruit et la fureur – Faulkner

Je suis presque désolé d’avoir mis ce livre essentiel dans ce classement. Faulkner est un classique et son art est celui d’un génie de la littérature. Rien à voir avec la drogue. Néanmoins la première partie de Bruit et la fureur est vraiment un trip puisqu’on y voit le monde à travers les yeux d’un handicapé mental. J’en ai déjà parlé dans ce blog.

Edouard.

Une réponse à “Les 10 romans hallucinés (ou trips littéraires) qu’il faut lire” Subscribe

  1. Anonyme 23 mai 2012 à 12:50 #

    Quid de Flash de Charles Duchaussois ?

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