Dans le port d’Arcachon, y’a des marins qui dansent, qui dansent sur la panse, sur la panse des femmes. Comme à Amsterdam sauf que dans le sud ouest, le marin prend rarement la mer. Il mange des saucisses sur le pont de son bateau et regarde l’horizon, le chafouin tout embrouillardé de graisse et l’allure débonnaire du vieux loup de mer en espadrilles et bermuda grimpe-bedaine. Son fier navire est arrimé au port depuis des lustres et sous la ligne de flottaison des algues vertes font une moufle duveteuse. Autant dire qu’il mate avec un peu d’envie notre glorieux équipage à l’assaut du large.

Toute voile dehors, the perfect girl en figure de proue, nous fendons les eaux vertes en faisant la nique aux ventres mous. Premier halte à la pompe à essence, on peut être des marins, des vrais, des tatoués et ne pas comprendre la noblesse d’une navigation au vent. Surtout si le vent est dans le mauvais sens et que l’équipage compte une majorité de parisiens.

Bassin d'ArcachonA bord, Aristide tente de nous inculquer des rudiments de vocabulaire nautique. Philomène fayote grave, elle sait faire la différence entre le mât et la barre, sait reconnaître un winch et peux même donner l’âge du capitaine. Quant à moi, j’ai l’estomac en question et prête peu d’attention au discours du commandant Cousteau, j’ouvre des yeux comme des soucoupes, fait mine de comprendre en opinant du chef et ne retiens qu’une chose « Les toilettes, c’est niet ». Agathe se désintéresse totalement du cours magistral et range les victuailles dans la cabine. Le pâté sous la banquette droite avec le petit déjeuner, l’apéro sous celle de gauche avec les boîtes de lait et les haribos à portée de mitaines. Son organisation répond à une logique toute personnelle.

17h dans le bassin d’Arcachon, tous les bateaux rentrent au port, l’air jaune est traversé par une lumière vespérale qui donne à la mer une brillance particulière, seuls contre le monde entier, nous nous dirigeons vers l’océan. Une mouette écrase une larme en nous voyant partir, je voudrais la serrer dans mes bras et lui dire « Petit volatile blanc qui pleure, ne sois pas triste, un jour nous nous reverrons et ce jour sera une fête, nous nous bécoterons de nouveau ». Je suis légèrement refroidi en la voyant lâcher depuis le ciel une offrande des plus prosaïque. La proximité des eaux grasses déversées par les égouts d’Arcachon explique l’inconvenance. L’émotion y a sa part aussi. Moi-même je déposerais bien mon offrande à la mer si le capitaine igloo n’avait pas prohibé l’usage des lieux d’aisances. La mer rappelle à l’homme qu’il est une créature dont la subsistance dépend de la satisfaction de besoins peu intellectuels. Le courage du navigateur est un héroïsme de l’urinoir.

The love boat - Chapitre 2 - Navigation de nuit dans Les chroniques d'Edouard combinaison-de-navigation-etanche-50337A 20h, Aristide sort de la cabine un sac mystérieux. Il le pose sur le pont, l’ouvre dans un grand geste et révèle son contenu, des cirés, des grands et des très grands. Impossible que je revête ces combinaisons, c’est moche et ça pue la moule. Quelques minutes plus tard, la température a chuté de 17 degrés. Je grelotte dans mon Ralph Lauren mais n’ai pas encore atteint le point ou il me faudra admettre qu’un polo de grande marque ne vaut pas une vie humaine. Mes harpions sont gelés dans mes mocassins en daim et je commence à entrevoir l’éventualité d’une aventure. Sportive et déraisonnable. Agathe et Philomène ressemblent à des cosmonautes dans leurs tenues deux fois trop grandes, j’ai l’impression qu’elles pourraient se mouvoir à l’intérieur comme dans une coquille. Marco regarde la mer, la mer regarde Marco, rien ne se passe.

Le soleil se couche, c’est magnifique, j’ai envie de pleurer, je pense au poème de Heredia, celui qui parle de conquérants et qui se finit par les plus beaux vers de la langue française, j’en conçois de l’affection pour moi et j’embrasserais mon tétin gauche si ma pudeur ne me l’interdisait pas:
Ou penchés à l’avant des blanches caravelles
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.
Une vague m’asperge et j’ai toujours envie de pisser. Je finis par enfiler un ciré sous le regard narquois d’Aristide. Je le soupçonne de sadisme, surtout depuis le dîner ou il a tenu à nous faire goûter son pâté Lou Gascoun. Sur un bateau, le mal de mer n’est pas le seul ennemi des estomacs fragiles. Cependant on agrémentera de façon fort judicieuse sa tartine de Lou Gascoun d’une tablette complète de Mer Calme. Si l’on mange sa tartine sur terre, une bassine à proximité devrait suffire.

Vers 22h, on constitue les équipes de quarts, je prends le premier avec Aristide et Agathe tandis que Marco va dormir. The perfect girl gît depuis longtemps sur une banquette. Des éclairs zèbrent le ciel, il fait nuit, je voudrais me lever et de crier aux éléments « Vos gueules ! ».

Edouard.

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