The love boat - Chapitre 3 - En route pour La Rochelle dans Les chroniques d'Edouard Voilier_et_coucher_de_soleil-300x1972h du matin, mer calme à agitée, éclairs à l’horizon, j’ai un œil ouvert, l’autre pleure depuis longtemps, tout seul. J’ai le cyclope lacrymal. Je pense que je bave mais je suis tellement fatigué que je ne vérifie pas. Le col de mon ciré m’oblige à tourner la tête quand je veux regarder sur le côté, ça me change du métro où je garde la tête bien droite pour  zieuter les merveilles du mondes serrés dans le chemisier à gauche. De l’autre côté, j’ai un œil sur le roman que lit Fleur d’aisselles. De face, je dois avoir une tête bizarre. On devrait tous porter des œillères comme des bourrins et affronter la vie sans détours, franchement, ne pas tergiverser et sur la figure sentir contre sa peau les embruns de l’aventure. Je vomis. Je ne vois pas d’étoile nouvelle monter du fond de l’océan, en revanche les poissons des abysses doivent avoir une vision assez précise d’une tartine de Lou Gascoun tombant lentement dans l’ombre bleue.

J’ai les harpions gelés à l’intérieur de mes mocassins en daim. A chaque vague qui soulève la coque, un remugle tiède monte dans mon œsophage, j’ai le corps panthéiste. J’ai l’impression d’être la mer, la nature, la vague et le poison. A force d’obscurité et de solitude existentielle sur ce rafiot, je vais finir comme un animal, à renifler le cul des autres, l’esprit plein de bouffe et la conscience dans un hachoir à viande.

burger_king The love boat dans Les chroniques d'Edouard Le capitaine igloo est à la proue, il a l’air de défier les orages mais je donnerais ma main à couper qu’il a dans le kaléidoscope l’image d’un burger bien coulant, ça fume, ça sauce, ça luit. Je ne sais pas comment il fait pour rester aussi impavide face à la violence des éléments. Moi, j’ai le cœur qui fibrille, mon quart est fini depuis belle lurette, je devrais descendre en cabine pour m’allonger mais rien que l’idée de déplacer ma semelle Kenzo sur le tarmac me donne des nausées. Et puis je suis attaché à la ligne de vie. Tout autour du bateau court un filin auquel sont reliés les marins de quart par un crochet. De cette manière, s’ils tombent à l’eau, on peut récupérer leur corps putride une fois arrivé au port. Suffit de détacher les moules et le cadavre est tout à fait présentable. Je ne veux pas finir au fond de l’eau, mon corps d’athlète tout entiché d’algues dégoûtantes.  

Une rafale de vent fait gîter le bateau. Il file à toute vitesse sur un bord. Assis du côté opposé, perché au dessus des flots qui défilent, je vois dans l’éclat de la lune un poisson qui frétille. Pendant un bref instant mon œil valide rencontre sa pupille et je sais. Je le veux. Il y en a qui vont chasser de grands fauves en Afrique, qui perdent une existence entière à poursuivre une quête chimérique, je ne suis pas de ceux là. Je veux juste me faire cette poiscaille, cette petite engeance, je veux la voir frire sur une grille de barbecue. Dans son œil posé comme un bouton sur ses écailles tigrées, je lis le défi, le défi que se lancent deux bêtes sous le regard de Dieu. Un peu d’amour aussi car on aime mieux quand on se bat. This is Spartan. Je veux crier à la lune, je suis un loup, un soldat, uns star de cinéma.

Rasséréné d’avoir découvert un sens à notre odyssée, je trouve le courage de lever un fesse pour rentrer dans la cabine. La tête d’Agathe fait son apparition, on dirait un polichinel qui sort de sa boîte à surprise. Elle regarde autour d’elle, étonnée de se retrouver au milieu de l’océan. Je doute qu’elle voit grand-chose, elle a la mine d’une esquimaude. Elle s’accroche à la ligne de vie, s’assoit pesamment sur le banc et presque aussitôt pique du nez. On chuchote comme des conspirateurs, comme si on ne voulait pas réveiller les autres alors qu’à chaque fois que la coque retombe sur l’eau, les occupants des couchettes ont la boîte crânienne qui résonne et le cerveau qui fait des allers et retour entre les oreilles.

garfield_pret_dormirFinalement je descends à mon tour. En bas, c’est l’enfer. Au milieu de l’enfer, Marco ronfle. The perfect girl a disparu derrière un rideau. Ça sent l’urine. Je me dis que ça soit être Marco mais je ne lui en veux pas, ça peut arriver. Et puis j’ai lu un jour dans Valeurs actus que les métalleux n’avaient pas d’hygiène corporelle. Bizarrement le plancher est mouillé, il clapote. Je baisse les yeux, j’ai les pieds dans la pisse. Le fond du bateau est envahi par une eau puante. Ça ne doit pas être normal. Après quelques instants d’hésitations, je décide de le dire au capitaine Crochet. Résultat on écope pendant deux longues heures.

A bout de force, d’espoir, je finis par m’écrouler sur la banquette mais je ne dors pas, j’ai trop envie d’uriner.

Le jour se lève, nous n’avons accompli qu’un tiers du trajet prévu. Après un bref conciliabule, nous décidons de poursuivre notre route jusqu’à La Rochelle plutôt que s’arrêter au port de Royan. Quand l’homme est au bout de rouleau, d’épuisement et qu’on lui propose de souffrir encore, il trouve un plaisir masochiste à se soumettre encore une fois à l’épreuve. Si j’avais su, j’aurais amené mon masque en cuir.

Heureusement, nous allons naviguer de jour, le temps va être superbe et nous allons pêcher. Je n’ai pas oublié le serment que je me suis fait cette nuit. Ça va saigner.

Edouard.

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3 Réponses à “The love boat – Chapitre 3 – En route pour La Rochelle” Subscribe

  1. caroline 16 octobre 2009 à 12:05 #

    on se demande si ca va tourner a la Hemingway (surtout au 4eme pargraphe qui m’a fait pensé aux débuts du marin dans le vieil homme et la mer…) ou si c’est l’ambiance garfield qui va prendre le dessus…

  2. edouardetmariechantal 16 octobre 2009 à 16:04 #

    J’aimerais bien savoir moi aussi, ça dépend tellement de l’humeur du moment.
    Cela dit, quand on est sur la mer, la nuit, on a souvent le sentiment d’être sur une grande roue existentielle, parfois on est au sommet et on pense à Dieu mais le plus souvent on est en bas, préoccupé par ses besoins physiologiques… J’imagine que c’est comme comme oscillé entre Hemingway et Garfield.
    A plus,

  3. edouardetmariechantal 16 octobre 2009 à 16:04 #

    osciller

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