La tête de Philippe, à faire peur.La ligne traîne dans le sillage du bateau. Accoudés au bastingage, nous regardons s’éloigner le petit flotteur. J’ai un goût de sang dans la bouche, c’est le goût de la chasse, la perspective de la curée me rend fébrile et j’ai dans la tête des images de poissons vidés, de viscères noirs écartelés, d’écailles meurtries. Philippe saute toujours à quelques mètres du voilier, il n’a pas vu le piège qu’on lui tendait. Mais c’est un sournois, un maquereau pervers qui saisira la première occasion de nous humilier, on peut s’attendre à tout de sa part. Il pourrait nous doubler, se retourner et faire un clin d’œil, ce serait affreux. Il pourrait se cacher sous le navire et surgir à l’improviste alors que nous mangeons des chips, ou pire des tartines de Lou Gascoun. Il pourrait faire des bulles à la surface, bouffer du plancton, rameuter son banc, faire un saut carpé, retomber sur le flanc et éclabousserThe love boat, il pourrait appeler sa copine la murène, creuser un trou dans la coque avec une chignole, j’en ai des suées, je suis moite, j’ai besoin d’air.

Marco est plus calme, assis contre le garde-fou, il dévide la ligne avec une résolution de tueur de thons. Il la conserve dans ses mains pour sentir la moindre vibration et être prêt à remonter la proie sur le pont. Le capitaine Haddock vit la chasse avec une joie non dissimulée, il s’esclaffe, crache, encourage Marco, il est prêt à en découdre avec la chienlit piscicole. J’ai peur qu’il ne se maîtrise pas, que l’excitation de la traque lui fasse oublier ses responsabilités de commandant de bord. Agathe et Philomène sont occupées à parfaire leur bronzage et méditent à l’avant du bateau.

Soudain, Philippe cesse de bondir au dessus de l’écume. La mer est un désert, quelques instants et le flotteur s’agite. Sur le pont, le commando se tait, c’est le moment. Nous nous regardons, l’émotion est palpable, un frisson nous gagne et Marco commence à remonter la ligne. Les secondes s’écoulent comme des minutes, premier hameçon, rien, deuxième hameçon, rien, troisième, un tract pour un concert de Justice au Queen, nous le rejetons à la mer, quatrième hameçon, un éclair sous la surface, c’est Philippe, la gueule prise dans le fer, il nous crie dans son langage de poisson « Bande d’assassins, ordures ménagères, raclures de modem, troufions, étoiles de mer, moules pourries ». C’est presque trop fort. Nous le regardons se tordre sur le sol, il fait moins le malin. Malgré l’épuisement dû à la lutte, notre conscience nous dicte d’abréger ses souffrances et nous cherchons des yeux un instrument contondant pour trancher la tête de ce connard. Le capitaine Abandonné s’empare d’une manivelle et la tend à Marco, il ne veut pas se salir les mains et préfère que la basse besogne soit accomplie par the survivor. Nous nous regroupons autour du corps saisi de spasmes et Marco lève dans le ciel le winch du trépas.

« Mais qu’est ce que vous faites ? Ca va pas, non ? »

Agathe est derrière nous, elle regarde Philippe au dessus de nos épaules. Dans la pupille presque voilée du maquereau, je discerne une lueur mauvaise, il rend son regard à notre amie et interprète la grande scène du martyre. C’est intolérable, j’ai envie de crier « Mais tu ne voies pas qu’il joue la comédie! », l’hypocrisie de cette bête me glace le sang. D’autant qu’il ne pouvait pas mieux tomber, Agathe ne supporte pas que l’on fasse souffrir un être vivant, animal, plante verte, femme politique. C’est la grande communion panthéiste et le courant d’énergie vitale passe par cette foutue sardine, impossible de l’interrompre. La détermination d’Agathe est impressionnante et nous hésitons à conclure l’affaire. The perfect girl qui a déjà mordu dans un poisson frétillant quand elle était scoute, scout toujours, ne prend pas parti. Lentement the survivor abaisse le winch, nous attendons la résolution du maître de cabine. Le capitaine Igloo regarde sa mie. Dans sa tête défilent les images atroces, longues soirées occupées par les corvées de vaisselle, interminables visites d’expos sur les bororos, visionnage intensif de Twilight 2, 3 et 7, il finit par baisser les bras et suggère que nous relâchions le prisonnier. « C’est quand même Agathe qui gère la bouffe sur ce rafiot. » Philippe a un petit sourire mesquin. Je suis effondré.

Marco détache avec délicatesse l’hameçon, je voudrais qu’il lui arrache l’ouïe, et remets notre ennemi à la baille.

Nous le regardons s’éloigner, the survivor se lève et hurle à l’horizon « Philippe ! Je sais où tu te caches, viens ici que je te bute enculé! »

Le combat n’est pas fini, il ne fait que commencer.

Edouard.

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2 Réponses à “The love boat – Chapitre 5 – Philippe prend l’avantage” Subscribe

  1. Aristide Pouet Pouet 18 novembre 2009 à 12:12 #

    Allez le Philippe !

    A mort le Philippe!

  2. Agathe 7 janvier 2010 à 17:56 #

    rooo ! j’avais pas lu l’épisode 5, il est terrible ! merci :-)

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