Le Vilain - Albert Dupontel - EEE dans Le cine d'Edouard 19181960

Le mal remonte à la plus haute antiquité et probablement plus loin encore, au jurassique.

Par une fraîche journée d’hiver, Robert Charlebois, hominicule bien connu des lecteurs de ce blog, sortit de sa tanière pour aller chercher du bois. Dans le paysage gelé où les branches noires dessinaient d’inquiétantes arabesques, notre brave sapien éprouvait un sentiment de doux effroi qui le faisait forcer l’allure et tendre l’oreille. Autour de lui, à peine troublé par le soupir de la neige à chacun de ses pas, le silence des premiers temps s’appesantissait sur la terre. Robert marchait vite, dans les tréfonds de sa conscience, toute rose encore de n’avoir pas été civilisée, il lui sembla que ce silence n’était pas la paix, qu’il était au contraire une sourde violence, un temps suspendu ou bouillonnaient les menaces les plus variées, comme un renflement de son histoire où viendraient s’agglutiner mille petit tracas indiscernables attendant la déflagration qui les libérerait. Sur sa nuque, pourtant ensevelie sous un agrégat de poils que la crasse avait minéralisés, il ressentait un picotement désagréable. Pensant qu’un œil fureteur l’épiait derrière un tronc d’un arbre, il huma l’haleine froide du sous bois s’attendant à y déceler les effluves d’un de ses facétieux congénères. Il espérait secrètement être suivi par la belle Mireille . Malheureusement aucun tendre relent n’obscurcit sa narine et d’odeur, point.

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Soudain un corbeau croassa au dessus de sa tête. L’humeur déjà sombre de notre ami plongea dans les ténèbres, il fut saisi d’une mélancolie si puissante que son corps refusa d’avancer, pressentant avant son âme que le mouvement était devenu inutile. L’immobilité seule garantissait l’illusion de la stabilité, le changement était une tentative désespérée pour exister. Bien avant Michel Onfray, la vanité de son existence lui apparut avec l’éclat de l’évidence. Son neurone fut presque grillé par cette brutale illumination et une douloureuse amertume assombrit son entendement.

Levant les yeux, il aperçut un superbe corbeau perché sur une branche. Celui-ci tenait en son bec un fromage. Les plumes de l’oiseau miroitaient sous le soleil hivernal, le bleu sombre de sa robe découpait une silhouette altière dans le ciel blanc et Robert éprouva la seconde émotion esthétique de sa vie, la première étant survenue fortuitement alors qu’il espionnait Mireille un jour où elle avait revêtu sa mini peau de bête. Le fier volatile, flatté de l’attention respectueuse de l’australopithèque s’oublia et lâcha son offrande crémeuse, celle-ci vint s’étaler largement sur la fourrure du sapien mais ce n’était pas le fromage. Robert Charlebois retint un glapissement de dégoût, ramassa une pierre qu’il lança en direction de la frivole corneille. L’oiseau s’envola mais son nid tomba sur le sol, déversant aux pieds de Robert un contenu de coquilles et d’oisillons perclus.

Robert examina les frêles créatures à ses pieds. L’esprit encore plein de rancœur, la certitude de n’être rien, de ne servir à rien, de ne vivre pour rien, chevillée à l’âme, il posa un pied sur les minables poussins et sentit sous la plante les petits os craquer. Naissance du mal. Robert rentra à la caverne sans bois, de toute façon le feu n’avait pas encore été découvert.

Le mal, c’est croire que la vie n’a pas de sens et penser par conséquent qu’on peut user de sa liberté comme on l’entend. Le mal, c’est la liberté mal comprise.

Ce n’est pas Dupontel qui me contredira. Sa dernière fable est sur les écrans en ce moment. Intitulée Le Vilain, elle est la version contemporaine de l’histoire de Robert. Un homme sans foi, ni loi, incarnation du mal « qu’il fait bien », débarque chez sa mère pour échapper à des complices qu’il a trompé lors d’un braquage. La mère est une brave femme décontenancée de ne pas arriver à mourir. L’arrivée du vilain va changer sa vie, la sienne, la leur. C’est drôle, typique du genre cartoonesque que c’est donné Albert Dupontel au fil de sa filmographie de Bernie à Enfermé dehors, successions de gags burlesques, souvent sanglants dans ses premiers films, mais qui prennent ici une coloration bon enfant n’enlevant rien à leur effet comique. Bien sûr la charge sociale est moins acide, l’homme a vieilli. L’âge fait souvent paraître les révoltes adolescentes bien prétentieuses.

Le film est court, peut être trop court. Il donne l’impression d’un petit film animé, agréable, drôle, très divertissant mais peu ambitieux. La distribution est fabuleuse. D’Albert Dupontel, qui nous offre encore une fois une séquence d’anthologie dans un fauteuil roulant à Bouli Lanners, vraie crapule jubilante qu’on a envie d’applaudir quand il faudrait la haïr. Et puis il y a la perle. Catherine Frot est exceptionnelle. Comme toujours, mais je ne me lasse pas de la voir jouer. Elle donne au personnage de Maniette une drôlerie un peu fêlée, un peu lunaire, qu’elle seule peut insuffler.

Contrairement à l’histoire de Robert, le film finit bien car le vilain retrouve la foi, c’est à dire un sens à la vie. En l’occurrence l’amour qu’il porte à sa mère, c’est niais mais les bons sentiements sont rarement vicieux.

Parce que Le Vilain lave l’honneur de la comédie française, souillé par Cineman et Lucky Lucke et parce qu’il faut aller voir un film avec Catherine Frot, je lui accorde EEE.

Edouard.

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