The Love Boat - Chapitre 6 - Sur le port dans Les chroniques d'Edouard LaRochelle_044_IMG_2603_660Nous arrivons enfin à La Rochelle.

La fine équipe a une gueule d’atmosphère, le bateau s’enfonce dans les creux de la mer mais la houle le redresse sur l’écume, ce mouvement sans cesse recommencé provoque l’émoi des estomacs les plus accrochés. La surface moirée de l’océan moutonne inexorablement jusqu’au lointain chenal. Sur le pont arrière, nous tirons des tronches de vieux loups de mer, cela fait 24 heures que nous naviguons et dans nos têtes, le seul neurone qui a survécu nous fait respirer. Depuis la remise en liberté de Philippe le maquereau pervers, je désespère de revoir un jour la sardine accrochée à un hameçon. Les autres ont des traits noirs sous les yeux, le cheveu gras et l’haleine puante. Il n’y a guère que le capitaine Surcouf pour afficher sous son bonnet un sourire de circonstances.

Je gémis quand le bateau remonte, vissé au banc par le plomb d’une torpeur métaphysique, j’ai l’impression d’être une grosse limace baveuse. Je suis un gastéropode sans coquille et je rigole sans raison, je ne suis pas mon corps, mon corps éructe, péte, secréte, j’ai envie de le dire à mes compagnon, ce n’est pas moi, c’est mon foutu corps qui part en vrille. Men sana in corpore sano, mon cul de latiniste oui. Je suis la preuve vivante qu’une larve peut avoir un esprit brillant. La confusion de mâts qui se dressent dans le port des Minimes paraît encore loin, de part et d’autre de la coque défile une eau sombre et menaçante.

58652f The love boat dans Les chroniques d'EdouardLorsque nous abordons le quai de débarquement, il me semble que je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie. Je voudrais sauter sur l’appontement et embrasser les planches branlantes, c’est la terre sur laquelle je suis né, je ne suis pas un escargot, pas un batracien, pas un putain de poiscaille, l’eau n’est pas mon élément, je suis un humain comme André Rieu, peut être même plus qu’André Rieu. Je garde au fond de moi cet accès d’exaltation et dignement je descends avec les autres sur le débarcadère. En ligne, nous avançons vers la terre ferme, un peu comme si on avait remplacé les silhouettes viriles de l’affiche de L’étoffe des héros par une équipe de bras cassés, nous sommes les zéros de la mer, nous repoussons les limites de la nullité héroïque et on vous emmerde. Agathe the power tient une trousse de toilette de la taille d’un éléphanteau, doit être bourré de crèmes anti-ride et d’onguent divers pour conserver un teint de porcelaine, the perfect girl traîne ses tongues, une serviette jetée sur l’épaule et à la main un petit sac marqué Scout toujours d’où dépasse une moitié de brosse à dents. The survivor et le capitaine Crochet au milieu discutent de l’art d’éviscérer une sardine. Je clos la ligne, mes mocassins Paraboot m’aidant à récupérer un peu de cette classe internationale que l’océan a sérieusement écorné.

A la capitainerie, nous découvrons qu’une douche chaude nécessite l’insertion d’une pièce de deux euros dans une machine dont le fonctionnement échappe à nos cerveaux pourtant rompus aux technologies les plus perverses. Dans notre état, nous aurions volontiers cédé un rein pour une douche chaude, peut être pas le sien mais en tous les cas celui d’une connaissance, nous sommes atterrés par le vice et la méchanceté des gens de la mer, certainement tous bretons. Je propose le rein de mon frère pour deux euros à un marin qui ressemble à un campeur belge mais il ne veut pas et me regarde comme si j’étais Belzebuth ou Nicolas Sarkozy. Je suis juste parisien mon brave. Nous n’avons pas ces foutues pièces, le désespoir se lit dans les yeux des filles mais la résignation finit par l’emporter.

J’attends que tous mes amis soient rentrés dans les cabines pour sortir ma pièce de deux euros.

Sous la douche brûlante, je reprends vie tandis que j’entends à côté les jurons les plus divers. La terre bouge, après plus d’une journée sur la mer, j’ai le sentiment que je ne m’habituerais jamais à la stabilité de l’écorce terrestre. Je tâte mon cou pour y déceler la naissance éventuelle de branchies, rien. J’ai peur de retourner à la soupe primordiale, de redevenir un poison et je guette le moindre signe de métamorphose. Je me rassure en me disant que ce genre de mutation n’est pas forcément lié à la proximité de l’océan. Raymond Barre en est l’exemple vivant, Loana aussi quoique dans une famille différente.

En sortant de la capitainerie, nous nous dirigeons vers la crêperie que nous avons repéré sur le port, pour le meilleur mais surtout pour le pire.

Edouard.

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Une réponse à “The Love Boat – Chapitre 6 – Sur le port” Subscribe

  1. Jean-Marc Assin 8 février 2010 à 20:54 #

    Et moi qui pensait que l’issue de notre épopée allait tomber dans l’oubli… merci Edouard !
    Au fond des eaux ténébreuses, un oeil livide et inexpressif te guète… Philipe n’est pas loin !

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