Le journal d'un curé de campagne - Théâtre des Mathurins - EEE dans Les sorties d'Edouard sp_24392_g

Une silhouette noire au bout d’un chemin, sur le côté se dresse une sombre futaie déployant au dessus du sentier une frondaison menaçante où perce un ciel d’un bleu métallique, presque gris. Au fond, à peine suggéré par le trait d’un pinceau vif, on distingue le clocher d’un village. L’homme s’avance, c’est un prêtre, il sort de la forêt, devant lui s’étale une plaine morne dont la seule perspective est la masse indiscernable des maisons, agrégat de traits lourds éraflé d’éclats plus clairs, comme la pulsation mauvaise d’une bête qui agonise. Elle attend le coup de grâçe, encore palpitante, réservant ses forces pour un dernier élan et regarde s’approcher l’homme qui lui portera l’estocade.

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Je garde un souvenir très précis de la couverture du Journal d’un curé de campagne, livre que j’ai lu avec passion lorsque j’étais jeune et dont il m’arrive de lire encore certains passages avec la larme à l’œil. Sans doute faut-il voir dans cette émotion davantage le produit d’une réminiscence heureuse, évocation d’un sentiment éprouvé il y a longtemps, peut être un peu oublié mais qu’un mot ressuscite, ce n’est pas la phrase qui nous remplit d’aise mais le souvenir de l’émoi qu’elle a provoqué, que l’appréciation objective, actuelle de la qualité de l’œuvre. Un œil étranger est incapable de comprendre cette affection car elle ne procède pas du jugement impartial des mérites d’un roman, elle est une part de l’enfance, un morceau d’éducation qui ressurgit, qui affleure à la surface de notre conscience et qu’on tire vers soi comme un précieux vestige. Le livre de Bernanos est un peu cela pour moi. Je mesure aujourd’hui l’influence qu’il a exercée sur ma vie.

A l’adolescence, déjà pétri par la foi, ma culture, ma famille, de l’idée que l’homme est une âme, je ne pouvais qu’être impressionné par la splendeur de la prose de l’écrivain, conjugaison parfaite d’un style lyrique, enfiévré et d’idées sublimes. Bernanos s’intéresse peu à l’intrigue, les ressorts dramatiques sont chez lui réduits, le mot est malheureux, aux mouvements de l’âme. Une mystique lumineuse embrase chaque événement du récit leur conférant un relief, une portée surnaturelle sans jamais s’appesantir ou étouffer la vie qui les a suscités. La révolte d’une jeune fille contre son père devient la lutte d’une âme contre le mal, nulle ironie sous la plume du grand écrivain, les grands mots ont la résonnance des évidences. Cette élévation constante du point de vue est la marque d’un génie qui a fait l’admiration d’hommes aux opinions très diverses, de François Mauriac à Albert Camus en passant par André Malraux. Bien sûr on ne lit pas sans conséquence une telle œuvre à l’âge de la puberté. Le prisme de la métaphysique donne une vision de la vie étrangement fade, presque vulgaire, comme écrasée par une perspective plus haute, plus grandiose et sans doute aussi, plus mystérieuse. Pourtant toute l’œuvre de Bernanos, de Sous le soleil de Satan aux Grands cimetières sous la lune témoigne de l’idée contraire, la vie ne s’oppose pas à l’âme, elle n’est pas écrasée par la perspective de Dieu, elle lui est intrinsèquement liée.

Autant dire que j’attendais avec impatience de voir l’adaptation du Journal d’un curé de campagne sur la scène du théâtre des Mathurins par Maxime d’Aboville. Je n’ai pas été déçu.

Sur un plateau presque nu où brille une chandelle, le comédien et metteur en scène nous sert le texte de Bernanos avec une intensité et un talent remarquable. Il est l’interprète idéal, donnant de l’intelligence, de l’âme, à des mots qui pourraient n’être que sublimes. Jeune et émacié dans sa soutane un peu usée, il nous entraîne rapidement dans l’histoire de ce prêtre, curé de campagne à la sainteté fiévreuse, débile physiquement, et d’une innocence ridicule mais dont il tire une force et un courage hors du commun. Le curé de Torcy, solide ecclésiastique de la commune voisine ne s’y trompe lorsqu’il lui demande de le bénir alors que la préséance voudrait que ce soit lui qui donne sa bénédiction.

Il n’était pas possible de conserver l’intégralité du texte de Bernanos, Maxime d’Aboville a gardé du texte originel les séquences, qui sont autant de rencontre avec les paroissiens, les plus marquantes. Je regrette un peu que certains passages aient été occultés de même qu’il me semble dommage que l’affrontement du prêtre et de la comtesse, pourtant point d’orgue du récit, il lui donne son sens et intervient ans le dernier tiers du roman, ait été réduit jusqu’à ne paraître qu’une rencontre parmi d’autres au début du spectacle. Ces réserves mise à part qui tiennent peut être aux raisons que j’invoquais au début de l’article, l’attachement à une œuvre que l’on a aimé dans sa jeunesse provient moins d’une analyse objective que du souvenir de l’émotion ressentie à sa lecture, le spectacle est formidable.

Bernanos redonne de la valeur à la résignation, c’est le message qu’il transmet à la comtesse, la résignation porte en elle les germes de la sainteté, dur à admettre aujourd’hui alors que la révolte se pare des couleurs d’une résistance héroïque. Il est plus courageux de se résigner, non pas une résignation laide et paresseuse mais une résignation qui est l’acceptation de son insuffisance à trouver en soi les conditions de son bonheur. Très bouddhiste comme message. Il n’est pas étonnant que Simone Weil ait admiré Bernanos.

Bernanos aimait beaucoup Sainte Thérèse de Lisieux, le spectacle se finit par sa devise: Tout est grâce.

Très recommandable, il est rare d’entendre un texte aussi fort sur une scène. EEE.

Edouard.

2 Réponses à “Le journal d’un curé de campagne – Théâtre des Mathurins – EEE” Subscribe

  1. Caligula 19 février 2010 à 12:46 #

    Cher Edouard,

    Cette piece est en effet un asteroide. L’interpretation y est extraordinaire. Maxime d’Aboville est inspire au sens mystique. Le texte est plus que mis en valeur, il y est incarne, le tout dans le huis clot presqu’etouffant de cette salle aux Mathurins. Enfin du Sens, du Beau, du Bon.

    Par ailleurs, je suis avec la plus grande attention ce blog remarquable. Le style, l’humour, la pertinence des analyses et l’impertinence du ton Merci Edouard, Merci Marie Chantal!

    Si je peux me permettre de recommander un blog ami qui risque vous plaire:
    http://demangeaisons.blogspot.com/

    A bientot et continuez!

  2. Edouard 20 février 2010 à 11:59 #

    Merci pour ce commentaire très bienveillant !
    J’avais fini par croire que mes articles se passaient de commentaires.
    Merci également pour l’adresse de votre blog et à bientôt!

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