La vie d'un homme inconnu - Andreï Makine - EEE dans Les lectures d'Edouard 51X8VBxYAHL._SL500_AA300_ 

La vie d’un homme inconnu d’Andreï Makine est l’occasion d’aborder le sujet de la mémoire.

La mémoire remonte au jurassique, elle naît en même temps que le langage articulé et ressemble au départ à la suite de borborygmes qu’adressent de vieux aborigènes chenus aux membres les plus verts de la horde. Membre honoris causa de l’université de Palavas les Flots, Robert Charlebois fut le premier putricule à transmettre ainsi son expérience. Un jour de chasse alors qu’il attendait patiemment le phacochère à l’orée d’un bois de cocotiers, il aperçut un de ces jeunes compagnons tentant d’intercepter le cochon sauvage à l’aide d’un bouquet d’églantine, arme dont l’efficacité en matière de capture du gros gibier reste encore à prouver. Notre précieux hominidé s’approcha de l’inconscient, émit un « Arf » désapprobateur et lui montra avec force gestes la façon appropriée de guetter une proie munie de défenses. Quand le porc furieux apparut au bout du sentier, un toupet de cheveux bruns s’agitant au dessus d’un regard à glacer le sang, le jeune disciple était caché derrière un tronc, un gourdin de la taille d’une Twingo prêt à s’abattre sur le monstre.

De retour à la grotte, son cochon en bandoulière et l’œil brillant d’une juvénile fierté, il fut entouré par des femelles en peau de marmotte qui fêtèrent son exploit en buvant de l’urine de gnou fermentée. L’heureux chasseur remercia son mentor et lui offrit le jarret de la bête. Depuis ce jour, Robert Charlebois devint le grand sachem du troupeau, il enseignait l’art d’être un homme préhistorique et peignait sur un mur les traditions de la tribu et les hauts faits de ses membres. Tous les jours au moment ou le soleil rasant enflammait la turgescence minérale marquant l’entrée du foyer, il s’installait sur un cairn en forme de trône et informait ses heureux congénères des faits mémorables de la journée. Bien souvent cela se résumait à un tableau de chasse et au calendrier des copulations, barbarie qui révolte l’âme du dernier maillon que nous sommes mais dont l’utilité était grandement justifiée à l’époque par l’enthousiasme délirant avec lequel les petits sapiens passaient de vie à trépas. D’après le professeur Pédoncule, la mortalité des petits sapiens aurait probablement un lien avec l’étrange coutume consistant à les bercer trop près du mur.

A force d’assimiler et de transmettre les événements du passé, Robert Charlebois devint le dépositaire de la culture dite de « l’âge du poil » et gagna un beau jour un neurone supplémentaire. Malheureusement sa constitution, quoique vigoureuse, ne supporta pas ce brusque éclaircissement de son intérieur et il se suicida le lendemain en ingérant trois tonnes de carottes crues. Ses amis dont la vivacité intellectuelle approchait celle de l’huître d’élevage portèrent son corps au sommet d’une montagne afin que l’odeur qui émanait des panards de Robert ne perturbe pas le bon déroulement de l’agenda copulatoire. Après son décès, ses disciples prirent la relève et transmirent à leur tour la culture du poil dont le dernier représentant, Demis Roussos, vit encore probablement, le dernier Paris Match mentionnant son nom date d’une dizaine année.

L’apparition de l’écriture, puis de l’imprimerie et enfin d’une multitude de moyens de diffusion permirent à la mémoire de connaître un large et fécond rayonnement. Des cultures purent s’édifier, des civilisations se construire. On considère généralement que la mémoire connut son apogée au moment de la Renaissance période où la diffusion de l’information et la capacité d’assimilation des populations étaient parfaitement en phase. Vers la fin du vingtième siècle, les moyens techniques devinrent tels qu’ils mirent à disposition des esprits beaucoup plus d’informations qu’ils ne pouvaient en digérer, ce fut le déclin de la mémoire, l’information ne pouvant se transformer en souvenir puis en mémoire qu’après un lent processus d’appropriation. Aujourd’hui une information en remplace une autre, la technologie déverse son tombereau d’images chaque seconde et l’homme est devenu incapable d’assimiler ou d’intégrer ce qu’il ne perçoit plus que comme la succession de flash stroboscopiques, plus ou moins brillants, plus ou moins colorés. Peu à peu ce traitement transforme les individus en mollusque, les sorties de lycée ressemblent à une plage bretonne quand la mer se retire, des moules sur un rocher. On retourne progressivement à l’âge poilant, ce n’est pas pour déplaire à notre ami Demis. Pauvre Carlos, il est mort trop tôt. Le déclin des cultures occidentales est en marche et c’est tant mieux, manger, copuler, dormir, quel beau programme, quelles belles raisons de vivre. Il faudra néanmoins réapprendre à soulever des gourdins de la taille d’une Twingo.

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Le roman d’Andreï Makine raconte l’histoire d’un immigré russe qui rentre dans son pays natal pour retrouver un amour de jeunesse. Ecrivain désabusé, d’une lucidité amère, il revient dans un pays changé où l’économie est devenue la seule règle, l’unique valeur à respecter. Il retrouve la femme qu’il a aimée dans un hôtel. Elle est sur le point d’ouvrir cet établissement avec son richissime mari. Dans toutes les chambres, la télévision décharge des images d’un monde où l’uniformisation des coutumes et l’affadissement progressif de la mémoire collective sont des critères de rentabilité, la loi du marché ne peut s’exercer dans un monde ou l’argent n’est pas roi. Dans une chambre un vieillard attend qu’on le transfère à l’hospice. Intrigué par cette présence muette, le narrateur rend visite à l’étrange personnage, celui-ci lui confie alors sa terrible histoire. Le roman est presqu’entièrement constitué par le récit du vieil homme. Bouleversante histoire d’amour naissant au cours du siège de Leningrad et se poursuivant au goulag, malgré la cruauté des hommes, malgré les distances et peut être même en dépit de la mort, le récit d’une dureté exemplaire s’achève un matin alors qu’une ambulance vient chercher l’impotent. Comme toujours chez Makine, c’est très simplement écrit mais cette simplicité est merveilleuse et il en découle une mélancolie puissante très étrange au regard des événements terribles qui sont racontés. Il faut relire Le testament français qui est un chef d’œuvre.

Andreï Makine a l’âme slave mais sa plume est française, il rirait certainement de cette réflexion, l’âme d’un écrivain est souvent dans sa plume, mais chez lui, elle prend tout son sens, au-delà des clichés, au-delà des considérations oiseuses sur l’emportement passionné des slaves et des ratiocinations psychologiques des français. La vie d’un homme inconnu est un grand roman, il nous rappelle l’importance de la mémoire et sa nécessité. EEE.

Edouard.

Liste des 10 romans russes incontournables (suivez le lien).

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