L'inexorable victoire de l'Esprit ou le déclin de l'intelligence dans L'humeur d'Edouard shibo_cultiver_ame_serenite-189x300Ce matin, alors que l’attention que je portais à un article consacré à la reproduction des amibes dans les sanisettes publiques s’étiolait, je surpris au dessus des pages dont la brillance vernissée jetait un éclat aveuglant dans l’œil curieux de mon voisin le regard concentré qu’un jeune à mèche dispensait aux élucubrations d’Alain Badiou dans la feuille d’information du métro parisien. J’avais pour ma part déjà découvert ces pensées d’une sophistication inutile et toute gonflées d’une morale bourgeoise à faire frémir un honnête homme en mocassins Manfield. Je songeais avec un peu d’amusement que cette boursouflure sémantique cachait une absence de sens regrettable, la dialectique vaine et desséchante d’un esprit aux mécanismes intellectuels inexorables, un voile à la trame serrée recouvrant un trou noir.

Alain Badiou est un philosophe moderne, son raisonnement empile les concepts, boîtes vides dont rien ne sourd qu’une résonnance mate et étourdissante. La compréhension du monde procède chez lui d’une imbrication complexe d’idées, d’abstractions bien utiles, de phantasmes spirituels qui sont les contours assez flous, lâches, d’une réalité insaisissable. Il donne la rigidité de la théorie à ces contours qui n’épousent pourtant que de l’air, beaucoup de vide, et surtout la vanité inconsciente d’une intelligence qui croit que la vie est un objet d’étude, la résultante de réactions déterminées. Au regard franc et sincère des honnêtes hommes dont le vocabulaire n’a pas été ciselé par la rhétorique épuisante des débats médiatiques, ceux qui utilisent avec humilité ce terrible mot d’ « Âme » qui effraie les uns ou excitent l’indulgence compassée des autres, Alain Badiou oppose les mécanismes arides d’une dialectique centrée sur elle-même et dont la pertinence se mesure moins à la connaissance acquise qu’à son efficacité en matière de persuasion, logique vaine, autosatisfaction de savants si détachés du monde qu’ils considèrent cette distance même comme un gage supplémentaire d’objectivité.

Alain Badiou est en cela très représentatif de cette domination progressive de l’Esprit sur l’Âme et cette emprise de l’Esprit se mesure jusqu’à la gêne que j’éprouve à écrire ce mot « Âme » comme s’il s’agissait d’une notion honteuse ou transportant avec elle une clique religieuse aux effluves passéistes et nauséabondes. Rares sont les penseurs osant employer ce mot sans rire ou sans qu’un pli amer de la lèvre ne vienne en assourdir la résonnance métaphysique, ils jettent ce mot avec ironie de peur qu’on les soupçonne de connivence avec Dieu.

Alain BadiouL’abstraction est devenue la règle, cette capacité stérile à se détacher des réalités pour les considérer d’un point de vue extérieur conduit nécessairement l’homme à « chosifier » le vivant. L’intelligence déchoit en n’acceptant plus comme arguments que des termes parfaitement contenus par la raison. Or le plus modeste plombier polonais sait bien qu’une tuyauterie d’évier ne ressemble à aucune autre. On peut considérer la vie comme une somme de réactions physiologiques ou psychologiques, un enchaînement de réponses à des sollicitations identifiables, pourtant il est peu probable qu’on parvienne ainsi à comprendre la mystérieuse pulsation qui maintient sa cohésion. Ce doux mystère est l’affleurement d’un monde incompréhensible auquel toutes les sagesses du monde, du bouddhisme au christianisme, conduisent par la « révélation ». Cette « révélation » procède moins d’un effort de l’esprit que d’un don de la grâce et j’emploie ce terme dans le sens qu’en donnait Simone Weil dans La pesanteur et la grâce. « Âme », « grâce », vocables répugnants pour l’Esprit car cela fleure la sacristie, le vieil encens, le bonze illuminé, il est impossible de les circonscrire à une boîte, une pièce dans un puzzle ou un concept bien carré qui cale une sentence, consolide un raisonnement. Ce que l’Esprit ne peut pas concevoir, il le moque, le réduit à l’état de croyance, de foi, odieuse foi qui combat la raison. Mais sans la foi, sans un organe pour l’appréhender, c’est-à-dire l’âme, il n’est pas d’intelligence possible. C’est la grande faute d’Alain Badiou que d’élever l’Âme contre l’Esprit.

Aujourd’hui, il est manifeste que le progrès technologique favorise l’Esprit au détriment de l’Âme, notre capacité à l’abstraction est sollicitée d’une façon inédite dans l’histoire de l’humanité, jeux vidéos, internet, sudokus, télévision, tous ces vecteurs d’informations conditionne l’esprit, encourage l’homme à s’extraire de la réalité et à considérer la vie comme un objet d’étude. En revanche, ce qui irrigue l’âme, les vecteurs de la grâce se tarissent, quelques penseurs tirent la sonnette d’alarme, prennent le flambeau de la métaphysique mais ils sont raillés par la masse flatulente des suiveurs et des couards. Pour que l’Âme renaisse, pour qu’elle s’épanouisse et joue son rôle dans l’épanouissement de notre intelligence, il faut paradoxalement que l’homme accepte son insuffisance et reçoive la « révélation ». Cette posture d’humilité est inacceptable pour l’Esprit, l’orgueil de l’homme est aveuglant, combien de personnes refusent cette révélation, la moquent ou l’insultent par cette sorte d’orgueil qui rend le commerce des sots si déstabilisant.

Or il est de plus en plus difficile de se résigner à l’ignorance car la technologie, en sollicitant comme jamais notre esprit, peut donner l’illusion que tout est « chosifiable », c’est-à-dire compréhensible de l’extérieur. Dans les articles consacrés aux crimes pédophiles de certains prêtres, les journalistes se livrent souvent à cette abstraction débilitante qui est ici une simplification odieuse alors qu’eux-mêmes n’ont jamais mis les pieds dans une église. Il est aisé de confondre les hommes et les institutions qu’ils représentent, de voir dans cette dernière les causes sournoises d’un comportement, cela fait un raisonnement comme un  beau puzzle, un joli mur, mais un joli mur dont les briques ne sont tenues par aucun mortier, un souffle et tout s’écroule. Il n’est pas acceptable de présenter au lectorat ses doutes, son ignorance, ses atermoiements, mieux vaut du solide même s’il s’agit d’une basse manœuvre de l’Esprit, d’un échec de l’intelligence. A quoi bon discourir sur l’âme, la foi, Dieu quand cela n’est pas au goût du jour, quand cela ne rapporte que quolibets et commentaires désastreux sur un blog.

Ils sont courageux ceux qui aujourd’hui cherchent à retrouver leur âme dans des entreprises hasardeuses. On ne cherche pas son Âme sans péril, il faut le secours de l’Esprit. Cet article ne stigmatise pas l’Esprit, juste l’usage qui en est fait aujourd’hui et qui l’élève comme unique mesure de la connaissance. Cela est mensonger, cela vaut peut être mieux qu’une foule d’illuminés sectaires et bêtes mais il faut parfois prendre le risque de l’intelligence. Alain Badiou est stupide, d’ailleurs c’est un radical. Tous les radicaux sont stupides car on choisit d’être radical par facilité.

Je songeais à tout cela quand le brusque arrêt du métro me sortit de cette torpeur un peu vaseuse que mes honorables compagnons de voyage avait dû croire peuplée d’hallucinations douteuses tant mon regard matinal peut donner l’illusion d’une nuit passée à consommer des substances illicites. J’étais arrivé à ma station, je me levais, écrasais consciencieusement le pied de l’olibrius qui m’avait offert son aisselle comme mire odorante et respirais un bol d’air sulfurisé en marchant sur le quai. Début de ma journée. Qu’il est bon d’avoir une âme et d’être pris pour un âne par des gens qu’on méprise.

Edouard.

 

 

 

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10 Réponses à “L’inexorable victoire de l’Esprit ou le déclin de l’intelligence” Subscribe

  1. Abélard 28 avril 2010 à 22:09 #

    Bah alors, très cher!! Je vous sens tout contrit, tout irrité. Que se passe-t-il?

  2. Edouard 28 avril 2010 à 22:33 #

    Mal de crâne… ça se voit tant que ça ? Et j’ai une migraine de coeur en plus, je suis vraiment une petite chose fragile, j’ai tellement honte. Allez, embrasses bien Héloïse et vive le Québec libre !

  3. Edouard 29 avril 2010 à 16:05 #

    En fait, cette faculté décuplée à l’abstraction est très liée à la dématérialisation globale de l’information, sexe par téléphone, msn, skype, réseaux sociaux « virtuels », tout concourt à éloigner l’homme de ce qui est vraiment « immatériel »… Je ne suis sans doute pas clair, cette citation de Simone Weil le sera davantage: « Nous savons au moyen de l’intelligence que ce que l’intelligence ne peut pas appréhender est plus réel que ce qu’elle appréhende »
    Quoique…

  4. Sentenza 29 avril 2010 à 16:18 #

    « Une migraine de coeur » demande à être explicitée. Marie-Chantal aurait-elle été cruelle ?

  5. Edouard 29 avril 2010 à 17:07 #

    Ah ben d’accord, c’est tout ce qui t’intéresse, petit voyou, si j’avais su, je me serais plutôt fendu d’un article sur la reproduction des amibes dans les sanisettes publiques, en voilà un joli thème. Cela dit la migraine de coeur atteint les gens dont l’indécision chronique se voit soudain confrontée à une urgence sentimentale, paradoxe insupportable pour toute personne qui se voit comme une pierre au milieu du torrent, je te laisse sur cette fabuleuse métaphore de la vie, à tte !!

  6. ta soeur 29 avril 2010 à 20:37 #

    moi aussi je voudrai savoir…ce qui t’arrive en ce moment, n’as tu pas d’autres révélations que La Révélation ?

  7. Abélard 30 avril 2010 à 8:51 #

    En effet, tout celà est très clair, surtout la citation de Tata Simone, qui pour le coup, en ces heures trop matinales, m’a collé la migraine!
    Je ne suis pas sûr par contre que le terme d’urgence « sentimentale » soit bien choisi, même si ma compagne et moi-même avons bien compris de quoi il s’agissait! (clin d’oeil lourdement appuyé)
    Toute cette coercition!!! Edouard, c’est en un sens…admirable!
    Bon, quoi qu’il en soit, Héloïse et moi vous adressons notre soutien moral le plus total!
    Bien à vous,

    A+H

  8. Sentenza 30 avril 2010 à 8:53 #

    J’ai l’impression que tu appliques aux choses du coeur la même capacité d’abstraction qu’Alain Baldiou à celles de l’esprit. Tergiverses-tu encore ou ne tergiverses-tu plus ?

  9. Edouard 30 avril 2010 à 9:51 #

    Héhé, très bonne analyse mais il en va des choses du Coeur comme de celles de l’Esprit, de même qu’il faut une certaine disposition de l’intelligence pour recevoir la révélation, cette sorte d’humilité qui est une forme d’attention, il faut également cette disposition pour les « choses du coeur ». Cela dit ces dispositions s’acquiérent facilement à l’aide de substances éthanolées.
    En fait c’est juste une histoire de niveaux, « Esprit », « Coeur », c’est la même chose mais à des niveaux différents, non ?
    Les zamis, je crois que je suis en train de me choper un mal de crâne à me faire pousser des cornes dans les méninges, you’re a wonderful world.
    Ces commentaires sont tout à fait superfétatoires… Heureusement personne ne les lit.

  10. Abélard 3 mai 2010 à 22:04 #

    « Heureusement personne ne les lit »
    Que tu crois!!
    A ta place, je dirais plutôt: « Heureusement, les lecteurs ne savent pas qui je suis »
    ….
    Pas tous!!

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