De l'émotion au cinéma ou l'intérêt d'aller voir Kick Ass dans L'humeur d'Edouard cinemaCe matin alors que je tentais désespérément de soulever une paupière pour discerner parmi la gent métropolitaine une figure amie, un monsieur de corpulence anodine vint percuter mon flanc droit avec la délicatesse qu’on prête généralement aux porcs réclamant pitance, désarçonné je trébuchais, connus un bref moment de triomphe quand je constatais que la surprise avait provoqué un agrandissement sensible de mon champs visuel et finis par m’écrouler, entraîné par le poids de ma besace en cuir de vache argentine. Le monsieur dont le couvre-chef en forme de tubulure laissait supposer qu’il fonctionnait à la vapeur ne daigna pas ralentir le pas et poursuivit son chemin jusqu’à la sortie la plus proche, j’eus à peine le temps de le maudire jusqu’à la troisième génération. A côté de moi, une petite vieille soupira, épousseta d’un revers de main la manche de mon imperméable Burberry et planta ses pupilles catarrheuses dans les délicates boursouflures de chaires qui pesaient sur mes yeux. Les veines de ses mains dessinaient une trame violette, elle avait un gentil visage surmonté d’une mèche évanescente et dans son regard je lus la bonhomie tranquille d’une vieille dame en goguette, elle dit « Putain, ces connards sont vraiment craignos ».

L’ami que j’attendais me trouva songeur, la pensée percluse de raisonnements fumeux et l’esthétique ravagé par l’idée que l’émotion naît de la synesthésie des contraires.

La synesthésie des contraires est un procédé artistique consistant à susciter une réaction morale opposée au jugement esthétique porté sur la représentation, sans que ces deux composantes de l’émotion soit différenciées.

On parle de synesthésie lorsque deux perceptions soutenues par des sens différents sont liées, Kandinsky peint des toiles où chaque couleur est un son, Baudelaire use de métaphores synesthésiques, c’est le clair de lune bruissant sous la ramure, le jaune moelleux des tulipes, les voyelles colorés de Rimbaud. Au cinéma, il s’agit moins de sensations que de sentiments suscités par des jugements d’ordre différent, moral et esthétique. En peinture ou même en littérature ces deux critères sont souvent indépendants, on peut juger de la beauté d’une œuvre picturale sans que ce jugement soit altéré ou influencé par le sujet représenté, cette indépendance n’est garantie que par l’intégrité artistique de l’auteur, c’est-à-dire par sa volonté de faire d’abord une œuvre d’art avant une œuvre de propagande, une œuvre de prosélytes plus intéressé par la transmission d’un message, aux résonnances nécessairement morales, que par la création de la beauté. C’est pourquoi il est souvent difficile d’apprécier en toute impartialité une œuvre dont la doctrine sourd avant l’art. Devant le Saint Jérôme de Ribera, nous sommes d’abord frappés par la beauté de l’œuvre avant d’être intéressés par sa mystique, devant certains tableaux de Lucian Freud, nous sommes au contraire intrigués par les intentions du peintre avant d’être disposés à en apprécier l’esthétique. Ce sont souvent les intentions d’un artiste qui compromettent la lisibilité d’une œuvre comme œuvre d’art.

ribera chroniques dans L'humeur d'Edouard   lucian-freud-evening-in-the-studio cinéma

Au cinéma, l’appréciation d’un film ne se mesure pas seulement à l’émotion esthétique éprouvée, on juge également de sa capacité à faire entrer le spectateur en empathie sans que ces deux critères puissent être départagés ou hiérarchisés. Une peinture comme image figée est d’abord objet de contemplation, l’immutabilité des traits garantit la possibilité d’objectivation, de rationalisation, le jugement esthétique prime alors qu’au cinéma l’impératif de l’histoire, du scénario, compromet de façon irrémédiable la distinction entre jugement esthétique et identification personnelle. De la confrontation de ces deux critères naît l’émotion, ou l’ennui. C’est la tension qui s’établit entre ces deux critériums qui excite notre sensibilité, sorte de synesthésie mystérieuse et indéfinissable qui n’est jamais plus efficace que lorsqu’elle est paradoxale. Parmi les conditions de l’identification on retrouve les marqueurs culturels dont la morale.

Les degrés du jugement esthétique vont du laid vers le beau, ceux de la morale, du mal vers le bien. Le plus sûr moyen de provoquer une émotion est d’instiller chez le spectateur une incertitude quant au rapport inconscient qu’il réalise entre ces différents niveaux, et si de la beauté pouvait suppurer le mal ? Et si de la laideur pouvait sourdre le bien ? C’est Nastassja Kinski, sublime et hiératique blondeur qui se prostitue dans Paris,Texas, c’est Catherine Deneuve dans Belle de Jour, c’est Elephant Man, c’est King Kong, exemples évidents puisque c’est le sujet même de la représentation qui supporte l’évaluation des deux critères. La souffrance d’une jolie femme est toujours plus émouvante que celle d’un laideron. Pourtant, il est des exemples moins flagrants où la mise en scène est elle-même sujette à ce jugement, une musique lyrique illustre une fusillade, une vision de carnage évoque un tableau de grand maître, autant d’images qui viennent interrompre une ligne de conduite dont le prolongement était garantie par notre conditionnement culturel.

L’émotion naît du désordre, de la surprise, la synesthésie des contraires est un signe de désordre.

Evidemment, ce n’est pas le seul procédé stylistique permettant de susciter l’émotion du spectateur. Mais c’est l’un des plus efficace.

Edouard.

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2 Réponses à “De l’émotion au cinéma ou l’intérêt d’aller voir Kick Ass” Subscribe

  1. Abélard 17 mai 2010 à 21:31 #

    L’entropie source d’émotion… Ouioui, pisser aussi ça fait du bien, et sinon, un jour tu feras un sujet sur Kick-Ass et parleras du film?
    Allez Doudou, au plaisir de te lire!

  2. Edouard 18 mai 2010 à 11:51 #

    On ne peut plus écrire tranquille sur son blog sans être lu maintenant ??? Leave Britney alone !!!!
    Edouard.

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