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Fabrice Luchini lit Philippe Muray – Théâtre de l’Atelier – EEE

 Fabrice Luchini lit Philippe Muray - Théâtre de l'Atelier - EEE dans Les sorties d'Edouard

Fabrice Luchini est au théâtre de l’Atelier, il lit Philippe Muray. Ceux qui l’ignorent vivent à Bourg la Reine, ne sortent jamais et zieutent un écran recouvert d’un napperon. La salle est comble, le public est acquis, le comédien entre sur scène, s’assoit à sa petite table et déjà les rires fusent, de sa dégaine, dans son sourire narquois et jusqu’à la négligence étudiée de son costume, il sourd une ironie pétillante, malice dont l’espièglerie révèle moins l’innocence qu’une rouerie de bateleur, il donne de la légèreté aux propos les plus signifiants et cet immense talent, si rare aujourd’hui alors que le moindre poncif prend des résonnances apocalyptiques au théâtre de la Colline, remplit d’aise les bonnes consciences déjà obèses de mots définitifs, de morale éculée, d’articles de Libération, de propos pontifiants, tripes intellectuelles écœurantes où de grosses mouches plongent leur trompe avec délectation, les Onfray, Badiou vrombissent, Philippe Muray aidé de Fabrice Luchini survole le grouillement et donne de l’air aux idées fortes.

En lisant ce matin le récit des aventures de Rama Yade en Afrique du Sud, je songeais aux textes lus par le comédien, leur pertinence, leur drôlerie et le terrible constat qu’ils dressent sur la modernité et la progressive « déréalisation » du langage, idée forte qui rejoint celle de la dématérialisation du monde dont je parlais dans l’article consacré à la lutte de l’âme contre l’esprit, organe dévoreur de l’entendement qui ne peut concevoir une chose que s’il en est séparé le plus possible. Rama Yade reproche aux bleus de loger dans un hôtel trois étoiles, leçon bienséante qu’elle profère avec la mine d’une tata flingueuse, componction de scie sauteuse, alors qu’elle-même dispose d’une réservation dans une résidence au luxe ostentatoire au Cap, elle ne voit pas le paradoxe, son intelligence réduite à des réflexes de morale contemporaine, soubresauts neuronales dont on espère secrètement qu’ils se transforment en convulsions tant le spectacle d’une Rama écumante, débitant des inepties sucrées à la vitesse d’une tireuse à bière dans une soirée étudiante pourrait être jouissif, suit une déontologie à ce point éloignée de la réalité, du concret, du monde tel qu’il est, qu’elle peut sans sourciller, sans en être embarrassée et trouver ça parfaitement normal, prononcer des jugements qui la condamnent, comble d’une démagogie qui est un Olympe de boue, tas de pensées toutes faites au sommet duquel le moindre contempteur du rien défèque la même diatribe.

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Les discours des politiques, particulièrement ceux de gauche, n’ont plus grand-chose à voir avec la réalité, de grands mots creux résonnent dans l’air et ne recouvrent rien que du vide, le vide d’un langage qui ne se préoccupe que de sa logique interne, que de justifier une rhétorique vaine, d’une futilité déconcertante pour quiconque aurait la témérité de rapprocher ce verbiage d’une réalité tangible, vanité d’une parole parée des meilleurs intentions, inexpugnable car défendant le bien, le moderne, la tolérance, bienheureuse tolérance qui ne trouve plus à s’exercer puisque les différences sont reniées, l’homme moderne est pareil, androgyne, neutre. Il faut « réintégrer la biodiversité au cœur des enjeux », « organiser des états généraux de la convivialité urbaine », « redimensionner le vivant dans l’écosystème », il ne s’agit même plus de langue de bois, c’est un langage déconnectée de la moindre réalité et dont les mots n’ont de résonnances que syntaxiques. Est-ce en triant ses déchets que l’on redimensionne le vivant ? Qu’est ce que la convivialité urbaine ? Une façon particulière de klaxonner ? En revanche les constats les plus réalistes « Il y a beaucoup de noirs à Melun » sont aussitôt accusés de véhiculer des idées ignominieuses, autant dire « Les minorités visibles en provenance de la péninsule africaine représente une part important de la démographie en grande couronne ».

Fabrice Luchini ne perd pas une occasion de faire sourire avec ces textes pourtant peu « dramatiques », si le premier dénonce l’hyperfestivité de l’époque, cheval de bataille de Philippe Muray, le second est une poésie plus légère d’une drôlerie irrésistible, le tombeau pour une touriste innocente ou l’histoire d’une jeune femme qui lit Duras, Coelho et Marc Levy, mange bio, fume un peu, et finira décapiter par un terroriste sur une plage à l’occasion d’un voyage humanitaire. Dans ce parcours un peu triste mais racontée avec une ironie facétieuse, on découvre l’immense talent de Philippe Muray, génial inventeur de formules, elles font mouche à tous les coups et l’on s’effraie de discerner une part de nous même dans cette touriste innocente, un peu cruche, irrémédiablement moderne, investie dans des combats inutiles, totalement perdue dans un conte de fées.

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Spectacle salvateur, Fabrice cabotine un peu et l’on s’amuse de le voir s’empêtrer dans des justifications « ni gauche, ni droite », cette façon outrée de dire « Sarkozy est un gros con » comme s’il était forcé de le dire, on ne lui demande rien, on ne lui reproche rien, on va le voir parce qu’on l’aime, il devrait pourtant le savoir.

A voir d’urgence. EEE.

Edouard.

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Un commentaire

  1. Philomene

    2 juillet, 2010 à 19:16

    Le spectacle reprend fin aout – début septembre … Pour les amateurs !
    Même lieu.

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