Dimanche alors que je maraudais de la truffe sur un trottoir du boulevard Montparnasse une donzelle d’apparence démoniaque s’enquilla mon plastron et demanda l’heure. Je sortis mon Armani, dit 16h30 alors qu’il était 16h car la fâcheuse semblait pressée de mourir et m’apprêtais à poursuivre mon chemin quand elle se mit à geindre « Moi je nique Domenech ». Elle s’agrippa à mon bras, éleva son museau froissé de morve vers le ciel et c’est dans un air d’extase qu’elle murmura « Vive la France, allez les bleus, je vous aime ». J’ajoutais « Ecartes toi de mes pas, poulette, tu mouises du claque-boue », un éthanol puant titillait mon tarin, j’eus peur que l’humeur de bibine ne ternisse l’éclat de ma dignité. Je m’éloignais sur la pointe de mes mocassins à glands et jetais au bout de quelques mètres un regard derrière moi, la créature étais toujours là, barrissant vers les nuages une imprécation de supportrice. Je n’étais pas Orphée, elle n’était pas Eurydice mais j’espérais que scruter mes arrières la précipiterait aux enfers des pochtronneuses.

La grande kermesse mondiale se déroule en Afrique du Sud, les affolés de bonnes pensées tirent d’effroyables conclusions du comportement des équipes patriotiques, le ballon rond flotte dans l’onde moite des vuvuzelas et c’est toute l’humanité qui vibre, but, en plein dans la lucarne à côté du logo TF1, les hommes respirent, la vie est belle. Qu’un joueur un peu facétieux disent des mots horribles et c’est l’ite missa est, la France a mal a son football, elle a un morpion planté dans le fondement, les mines sont graves, la fête n’aura pas lieu, il faut organiser des états généraux, décapiter les coupables, l’économie s’effondre, le moral des foyers est un drapeau en berne, le président fait son mea culpa tandis que Libération fomente la grande révolte de ceux qui avaient vu l’apocalypse. Les infatigables pèlerins de convictions publiques découvrent que le sportif, ancien chantre de la liesse, est une racaille plus bornée que les autres, cela fait des gros titres, de juteuses analyses coulent des plumes vigilantes de ceux qui prennent le vent, Domenech est convoqué à l’assemblée nationale, Rama Yade jubile, les députés dressent le bilan moral de notre époque. Les affreux qui considèrent ce brusque regain d’affliction nationale avec circonspection sont des salauds car l’avenir du pays est en jeu. Les vrais cyniques sont de méchantes gens qui n’ont point de morale mon bon monsieur.

 Des raisons de la débâcle de l'équipe de France - Les bleus sont des poux comme les autres dans L'humeur d'Edouard Equipe-de-France_pics_390

La déroute de l’équipe de France, événement d’une nullité cosmique, épisode terrifiant d’insignifiance, prend des proportions gigantesques aujourd’hui. L’homme moderne examine la petitesse des choses, il radiographie le brin d’herbe et y voit un univers, le mot est devenu la mesure de l’idée, l’ego la mesure du monde et l’homme moderne, perdu dans la contemplation de soi, n’imagine pas que les déboires des bleus puisse être l’une des nombreuses manifestations de son égotisme forcené. La préservation des droits de l’individu est devenue valeur suprême, son confort est inaliénable, le petit, le microscopique, le cloporte est l’unique échelle de la pensée. Qu’une bande de poux millionnaires refuse de s’entraîner et toute la classe des politicards du sens refile leur vieille camelote intellectuelle où les raisons sociales, prêtes à l’emploi, les tensions religieuses et ethniques prennent la meilleure part. Ces poux millionnaires sont pourtant les héros de notre temps, vieilles putes qui se vendent aux plus offrants, rien n’a plus d’importance que la satisfaction de leurs appétits, c’est dans cette perte effroyable des valeurs surhumaines qu’il faut chercher les raisons de la débâcle.

Les pousseurs de ballons ronds sont les produits d’une société qui a érigé l’individu en petit dieu mesquin, misérable dieu qui se croit suffisant et qui tire du fond de sa conscience enténébrée des droits imprescriptibles comme les turgescences d’une foi mesquine. L’homme moderne est son propre tabernacle, derrière les portes, une psychologie menteuse entretient l’idée d’être par soi même, ouvrez ces portes et cette idée s’envole, un pet dans le vent, ne reste rien mais ce rien vaut mieux qu’une illusion. Franck Ribery est le héros de notre époque, modèle d’une génération sans repère ni transcendance, il gagne des millions, roule en Ferrari, s’autorise tout mais sait à peine lire, il n’imagine pas qu’un univers existe au-delà de lui.

L’ironie est que cette religion du petit, du minuscule, de l’individu ne garantit même pas la singularité des êtres. Tous les individus sont des dieux en puissance, tous se valent, l’individu d’aujourd’hui est un homme « pareil », asexué, irrémédiablement « égal ». Ils organisent des fêtes pour célébrer ses différences mais il est bien le seul à y croire, il les organise pour avoir l’impression d’exister.

Cette dernière considération mériterait un développement.

La défaite de l’équipe de France n’a pas permis d’organiser la grande fête de l’homme moderne sur les Champs Elysées, cette grande fête qui l’aurait autorisé à croire en son existence, cette grande fête qui l’aurait conforté dans sa foi en Franck Ribery, c’est-à-dire en lui-même, c’est ballot. Il faudra bien finir par conclure que les bleus sont des poux comme les autres*.

Edouard.

*Lire Coup de gueule dans ce blog.

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