De la déprime du trentenaire et de son rapport avec la Love Parade de Druisbourg dans L'humeur d'Edouard article_duirburg-300x218Aujourd’hui j’ai trente ans. J’ai l’impression d’avoir vécu cent ans. Ce matin, j’ai découvert sous mes yeux un pli que je ne connaissais pas, un sillon creuse ma joue, déploie de chaque côté du nez un croissant de lune bleue, ma chaire pourrit en commençant par le contour de l’œil, c’est par là que passe le monde et ça ne m’étonne pas. D’autres pourrissent par la queue, cerises rutilantes gonflées au jus de jouissure, jouisseurs, foutraques et épicures, moi je putréfie du regard, j’ai l’œillade en déconfiture et j’ai trente ans aujourd’hui.

Trente ans, presque une éternité, je me retourne, ma vie est là, ce que je suis est là, ce que j’ai fait est là et je ne suis rien, je n’ai rien construit, pas une famille, pas une œuvre, rien que du vide, un vide assourdissant où résonnent les souvenirs égoïstes, le visage d’un enfant sage, les rêves trop grands d’un adolescent liseur et déjà vieux, un type de vingt ans ironique, toujours rigolard, romantique nerveux au sang trop rouge, étudiant qui pense à autre chose, ennuyé, frustré des plaisirs faciles, ne les désirant pas et regardant les autres vivre sans réfléchir, un homme enfin, l’ironie est maintenant cynisme, le rire est là qui grince et résonne, résonne dans l’air devenu rare, résonne avec un bruit de feuilles sèches, d’illusions froissées, de rêves morts, béants, un homme de trente ans qui n’a pas vécu et qui est vieux.

Aujourd’hui j’ai trente ans. J’ai l’impression d’avoir vécu cent ans. J’allume la télévision, j’ouvre un magazine et j’observe les hommes de trente ans aujourd’hui, ils ont l’air d’en avoir dix. Ils se tutoient, jouent à l’enfance avec des mines de petits garçons et de petites filles, s’amusent d’un rien, s’émerveillent, s’apitoient, découvrent le mal, intriguent pour être plus beaux, plus forts, roulent des mécaniques et n’imaginent pas que le plaisir n’est qu’une déception ajournée, cette société de grands gamins m’effraie, gigantesque pouponnière où rien n’est aussi important que soi, où l’on suce encore le lait de l’innocence, où l’on réclame à grands cris la régression finale, on gloubigloubise, on vote Casimir, on se déguise, on organise des soirées « Cités d’or » ou « Peter Pan », on voudrait être protégé, légiféré, responsable de rien, on voudrait que le monde soit juste, on dit que la guerre est sale, qu’il faut sauver la planète et qu’il suffit de se tenir par la main, le mirage d’un monde peuplé d’enfants blonds plane à l’horizon et tous se précipitent.

Il est sans doute peu étonnant que cette infantilisation progressive, décelée par de térébrants sociologues parmi lesquels Philippe Muray, contempteur décati et certainement neurasthénique de l’homme moderne, transforme le monde en vaste cours de récréation, la tragédie récente de la Love Parade n’est que le symptôme d’une régression presque joyeuse vers un âge sans scrupule et sans responsabilité. Tout en témoignant d’une innocence à toute épreuve, d’une bonne volonté répondant au credo débilitant de la fête, une fête sans raison, une fête pour la fête, les organisateurs de l’événement ont fait preuve d’un amateurisme meurtrier, d’une presque totale indifférence au réel mais le réel, la mort, reprend toujours ses droits sur le rêve. La foule de jeunes, parmi eux de nombreux trentenaires à n’en pas douter, entraînée là par jeu, par l’unique et inattaquable désir d’être heureux ensemble, de jouir de cette communion illusoire, s’est transformée en bête, en grosse bête sociale écumante et oublieuse de la mort qui vient et qui, elle, n’oublie pas qu’un homme est mortel, c’est dans un tunnel que la bête finit par pousser son dernier râle, le petit trentenaire écrasé sous son flanc, seul.

L’infantilisation de la morale est pour beaucoup dans cette course vers le rêve, le conte de fées, il n’y a qu’à regarder Secret Story ou même Ce soir où jamais, une morale qui tient pour valeur normative le bonheur de l’individu est une morale de gros poupon joufflu, le trentenaire s’ausculte la rondelle avec l’application du gamin s’essayant à la transgression de l’autorité parentale, il sent bien qu’il y a là un vice caché, indiscernable, mystérieux mais il tente le diable en croyant qu’être libre, c’est faire ce qui nous plaît parce que cela nous plaît. Bien sûr il œuvre pour le bien, celui du respect des différences, de l’amour entre les hommes, il n’est pas vicieux, il n’est pas jusqu’à la sincérité de son engagement qui ne soit pas pathétique, il est simplement ignorant, un peu débile, il ne voit pas qu’une morale ne peut se satisfaire d’un bien qui ne s’élève pas au dessus des hommes, d’un bien entièrement circonscrit au plan de la simple humanité. Pour qu’une morale n’entraîne pas la désespérance, il faut que son objet soit au dessus des hommes. « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » et cela serait suffisant ?

Aujourd’hui j’ai trente ans. J’ai l’impression d’avoir vécu cent ans. Heureusement, j’ai des amis formidables.

Edouard.

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3 Réponses à “De la déprime du trentenaire et de son rapport avec la Love Parade de Druisbourg” Subscribe

  1. Aristide Pouet Pouet 28 juillet 2010 à 11:05 #

    Je suis formi, formi, formidableeeeeuuuuuu

    hihi

    Trente ans c’est pas si terrible ;)

    On est ridé, on perd ses cheveux, on pu, et on a mal partout.
    Et quand on picole, on se lève encore plus mal le lendemain.

    Moi je dis … 30 ans … c’est top !

  2. Abélard 29 juillet 2010 à 21:32 #

    Aristide, un petit bémol:
    VOUS puez, VOUS avez mal partout.
    -burn-
    Pour le reste, très chers, je plussoie, et je m’en délecte!!

  3. Eglantine 12 octobre 2010 à 8:04 #

    Ca suffit cette comédie. Paaaaaaaaaaauuuuuuuuuuuuvre Edouard !!!!
    Reprends toi mon vieux et arrete de t’plaindre.
    Tu crois que l’on ne peut pas se sentir seul même lorsque l’on a une famille aupres de soi.
    Foutaise. C’est un état d’esprit. Il faut se donner du mal pour être heureux.

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