Les Chansons et les Heures - Marie Noël - EEEE dans Les lectures d'Edouard maroienoel-212x300Ce matin, je jetai sur ma bibliothèque un regard dépité. J’avais tout lu, tout vu, tout compris, j’étais résigné et malheureux de n’avoir plus rien à dénicher dans ce tas de papier, j’étais prêt à claquer violemment la porte de mon appartement la besace vide, le cœur lourd et le neurone débandé quand mon regard fut attiré par la tranche lumineuse d’un petit opuscule sur le deuxième rayon. Je découvris un livre dont j’avais fait l’acquisition quelques temps auparavant. Le modeste recueil que je tenais entre mes mains s’intitulait Les chansons et les heures, je décidais de le glisser dans mon sac, son effeuillage occuperait de façon utile cette oisiveté métropolitaine si fâcheuse quand elle se réduit à contempler d’inaccessibles vallées mamellaires. Quelques minutes plus tard, le cul strapontiné et la conscience bornée à la page 57, j’oubliais de descendre à ma station.

Marie Noël est une poétesse dont l’existence m’avait été révélée dès ma prime jeunesse à l’occasion d’interminables cérémonies religieuses, je consacrais alors un ennui discret à la découverte des livrets de chants distribués à l’entrée de l’église, il s’y trouvait toujours quelques petits poèmes composés par une certaine Marie Noël. Que j’en eus à cette époque de ma vie formée l’image d’une bigote à pioupious n’est guère étonnant, ses mignons petits vers disaient sans fioriture une foi sereine et si je les lisais sans déplaisir, je ne leur accordais pas de valeur littéraire. Il y a quelques jours, la lecture d’un entretien accordé par Gustave Thibon à un ami journaliste peu avant sa mort me rappela ces souvenirs, le vieux philosophe mentionnait Marie Noël parmi ses poètes préférés, au même titre que Rimbaud ou Victor Hugo. J’en conçus de l’étonnement et sans doute un peu de vexation car il me sembla que je n’avais pas su reconnaître la beauté et que ce défaut de mon attention ne pouvait procéder que de la médiocrité de ma sensibilité. A la Fnac, je trouvais un recueil des poésies de Marie Noël, c’est celui que j’oubliais entre deux romans américains dans ma bibliothèque et dont le hasard ou le dépit me rappela l’existence ce matin.

Marie Noël, issue d’une famille d’intellectuels, son père est professeur de philosophie, reçut une éducation libérale, une éducation qui ne la disposait pas à développer cette foi solide dont elle fut un chantre involontaire et qu’elle eût à défendre contre les assauts de sa nature sensible, volontiers mystique, ébranlée par les vicissitudes d’une vie qui lui arracha un petit frère à la veille de Noël et lui refusa l’amour qu’elle espérait. D’une intelligence exceptionnelle, elle vécut toute sa vie dans la même petite ville de province, composant à l’ombre du clocher de sa paroisse des chansons et des vers dont on ne cesse de redécouvrir la richesse et la beauté. L’image de la vielle demoiselle de province, blanchie avant l’âge, traînant sa bonhomie de bonnes œuvres en patronages est fausse, la poésie de Marie Noël, si jolie au premier regard a des accents déchirants, sous la dentelle des mots simples, pulse un sang lourd, le combat d’une âme passionnée, déchirée entre les aspirations de sa foi et l’amère désillusion de l’existence, souffrance d’avoir perdu un être chéri entre tous, souffrance de vivre seule, de se sentir si disposée à l’amour et de n’avoir personne à qui l’offrir, n’être qu’un airain silencieux quand le cœur résonne, Marie Noël, comme tous les grands mystiques, connu ces périodes de crises, de nuit sans Dieu, sa foi en sortie raffermie et son art apaisé.

Les chansons et les heures est le premier recueil publié par Marie Noël, on y reconnaît tout son art, celui d’enchâsser les mots simples dans des rythmes entraînants, ce qui peut parfois donner une légèreté un peu mensongère à l’amertume. L’astuce, la sophistication, l’habileté syntaxique ne sont pas les façons de Marie Noël, ses vers ont l’évidence de la beauté, lavés de ce lyrisme un peu toc qui alourdit et écrase le sentiment. Cette pureté de style n’est pas candeur enfantine, les poèmes de Marie Noël, s’ils ont l’apparence de la rengaine, de la comptine, sont en réalité d’un raffinement extrême. Confusément éclate dans ses vers presqu’anodin une beauté, un sens du sacré qui forme toute le paradoxe de la poésie de Marie Noël. A son image, une âme brulante dans le corps d’une vieille demoiselle de province.

Je vous encourage vivement à acheter ce recueil paru chez Gallimard, il donne envie d’aimer. EEEE.

Edouard.

5 Réponses à “Les Chansons et les Heures – Marie Noël – EEEE” Subscribe

  1. Caroline 13 août 2010 à 8:41 #

    Un extrait?

  2. Edouard 13 août 2010 à 9:50 #

    Yep, tu as quelques poèmes à l’adresse suivante:

    http://francais.agonia.net/index.php/author/0031702/index.html

    A celle-ci également:

    http://www.le-mort-qui-trompe.fr/article114

  3. muondo 18 août 2010 à 18:37 #

    on pourrait avoir des extraits sur ton site stp?;)merçi

  4. Caroline 24 août 2010 à 22:02 #

    Merci! Après rapide coup d’ oeil en zig zag et en essayant de mettre en rapprt sa biographie et les périodes auxquelles sont dates ses poèmes je trouve son style qd même assez voir un peu trop naïf… Je referai un essai en rentrant de vacances, sans doute le style est plus approprie a une lecture en climat calme et concentre!

  5. Anonyme 4 février 2012 à 14:44 #

    pourquoi a-t-elle nommé ce recueil ainsi ?

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