Les mots - Jean-Paul Sartre - EEE dans Les lectures d'Edouard les-mots-177x300Il en va des classiques que l’on n’a pas lus comme des expériences de jeunesse que l’on n’a pas vécues et dont on éprouve bien des années plus tard le regret diffus, le sentiment d’avoir raté quelque chose jette un voile de nostalgie sur notre humeur et l’on se prend à rêver des souvenirs amers, d’amers morceaux d’existence surgis d’un passé qu’on s’imagine amputé de moments cruciaux ou fondateurs quand il n’est qu’une trajectoire personnelle, qu’un destin différent de tout autre, indéfectiblement lié à notre caractère et pour cela unique, entier, rien n’y manque qui ne soit nous, totalement nous. Aurais-je d’ailleurs pu seulement vivre ces expériences dont d’autres font étalage à grands renforts de mots, aurais-je pu partir à l’étranger pour y accomplir ces voyages initiatiques, aurais-je pu transgresser ces interdits parentaux, tester ces libertés chèrement payées, éprouver ces éreintants plaisirs passagers, que je n’en aurais pas tiré plus d’enseignements ou plus de bonheur.

Je n’étais pas un enfant calme pourtant, ni contemplatif, j’étais avide de lecture et cette avidité ne procédait pas de la soif de connaissance, je trouvais dans les livres une source inépuisable de divertissement, j’aimais les histoires mais jamais il ne me serait venu à l’esprit que la vie réelle puisse avoir la même intensité que les récits dont j’avais fait mon ordinaire. Très tôt l’imagination du lecteur m’apparut comme le levier indispensable à cette sorte de sublimation du réel qui donne aux événements racontés un relief saisissant, un relief trompeur. J’engloutissais tous les livres que je trouvais dans la bibliothèque familiale, d’abord ceux des rayons inférieurs, puis de plus en plus haut, très rapidement, dans une sorte de course effrénée, je lisais trois romans par semaine, mélangeais les époques, les genres, ne comprenais pas tout mais ne m’arrêtais jamais pour réfléchir, je lisais pour dire « J’ai fini » et j’en reprenais un autre. Autant dire qu’à ce rythme, j’eus tôt fait de lire tous les classiques, volumes jaunis par le temps, quelques fois annotés, ou au contraire nouvelle édition glacée et scolaire dont n’exhalait souvent qu’un honnête ennui. Je voulais tout lire et je finis par avoir le sentiment que j’avais effectivement tout lu. Je n’avais peut être pas bien vécu, pourtant, malgré moi, j’en savais déjà plus que beaucoup, ceux qui brûlaient leur existence en vaines expériences, ceux qui s’engouffraient, fonçaient, n’accordaient aucun regard aux bords du chemin. Moi j’étais au bord du chemin et il me semblait que ce bord était un bout. A quinze ans, je me trouvais déjà vieux. Ce sentiment ne m’a plus quitté. Si j’en discerne aujourd’hui l’origine équivoque, il doit beaucoup à l’orgueil, au mépris teinté de jalousie qui me faisait considérer l’innocence des ignorants avec un dégoût envieux, la connaissance, surtout une connaissance estropiée par un défaut d’intelligence, je n’étais pas exceptionnellement intelligent, ne rend pas forcément libre et c’est sans doute cette liberté observée chez les autres que je trouvais odieuse.

Il en va des classiques que l’on a pas lu comme des expériences de jeunesse que l’on a pas vécu, pourtant à la différences des secondes, on peut toujours lire un classique parvenu à l’âge des responsabilités, on le lira avec plus de difficultés car on y cherchera moins le profit intellectuel qu’une honnête distraction mais enfin la partie n’est pas perdue. C’est ainsi qu’ayant découvert justement dans cette bibliothèque qui fut le décor de mon enfance un classique qui manquait à mon tableau de chasse, je décidais de le lire.

Je connaissais déjà l’ouvrage, je savais qu’il était le meilleur de son auteur et qu’il racontait la naissance de sa vocation d’écrivain. De mon éducation catholique, de mon milieu discrètement conservateur où rien n’avait autant d’importance que maintenir un savoir vivre respectueux des traditions, il ne me venait pas une admiration sans borne pour l’intellectuel qu’était Jean Paul Sartre. Qu’il me suffise de dire que je tirais ma formation politique des œuvres de Raymond Aron, mes idées de Simone Weil et mon plaisir de Bernanos pour comprendre que Sartre représentait pour moi l’infâme. D’autant que ses prises de positions idéologiques ne plaidaient pas en sa faveur, l’existentialisme était une mode et ses vitupérations aux portes des usines un spectacle assez éprouvant de sénilité satisfaite. Néanmoins, j’avais trouvé son théâtre intéressant et Jean d’Ormesson, qui me fait rire, avait écrit beaucoup de bien des mots.

Je découvris dans Les mots que Sartre était meilleur écrivain que penseur. Son style est remarquable, prosateur accompli et fin psychologue, il raconte l’émergence de son désir d’écrire au cours de sa petite enfance. Sans complaisance, avec parfois une ironie mordante, une légèreté qui fera souvent défaut dans ses pensums philosophiques, il raconte sa jeunesse auprès d’un grand père à la stature imposante et au socialisme bon teint. D’abord grand lecteur, dévoreur de volumes, il invente ensuite des histoires en même temps que la reconnaissance de sa laideur lui fait entrevoir la difficulté de s’intégrer, reconnaissance qui dû être particulièrement difficile quand on fut comme lui un bébé choyé, adoré. Les mots est également un livre sur la littérature, un livre d’écrivain sur un écrivain, travail d’analyse remarquable qui réserve quelques pages d’anthologie.

En refermant le livre, je regrettais que Sartre n’ait pas usé d’un talent si éclatant à des desseins plus littéraires, je me dis également que si les  bons sentiments produisent rarement une bonne littérature, il n’en va pas de même des grandes souffrances, les humiliations que l’on ne cherche pas à ignorer, celles que l’on affronte comme un mystère douloureux, avec légèreté et ironie, peuvent accoucher de grandes œuvres. Ce fut le cas pour Sartre et Les mots. Le Sartre pesant, sérieux, pontifiant est considérablement moins convaincant.

Classique à lire et à relire. EEE.

Edouard.

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