Des poissons carnivores, de la mort par décapitation et de la déréalisation du monde dans L'humeur d'Edouard topor-la-grosse-tete-1970_sEn sortant de Piranha 3D hier soir, dans un état de conscience proche de celui de l’amibe, il me sembla qu’une question essentielle taraudait mon cervelet, au fond de l’entendement j’entrevoyais la lueur d’un raisonnement formidable et j’étais d’autant plus peiné de n’en deviner que la radiation que son intensité laissait espérer un de ses idées sublimes capables de bouleverser une existence. D’ordinaire, j’éprouve une émotion semblable à la lecture d’obscurs traités de philosophie, ceux dont la complexité syntaxique laisse filtrer un sens terrible, un sens qui n’apparaît que par brèves fulgurances aux détours de phrases sans que jamais je ne puisse le saisir, les mots paraissent l’écume d’une vague gigantesque, tourmentant mon imagination, fugaces embruns prédicateurs d’apocalypse, ils recouvrent un océan dont les profondeurs, souvent trompeuses, me demeurent inconnues. Il m’arrive d’être content d’une phrase, de la relire et de lui trouver finalement un air d’amphigourisme insupportable, je la laisse cependant au milieu de mon article, l’appelle affectueusement ma sentence « BHL » et prie qu’un zélé commentateur ne la remarque pas. J’ai toujours trouvé à BHL un air d’amphigourisme. Ces dernières remarques n’avaient pour autre objectif que désamorcer la très probable impression de vanité fiévreuse que la métaphore océane aura fait naître dans votre esprit. Si, si, je le sais bien et le comprends mais que voulez vous, j’ai l’âme exaltée, je ne rate jamais une occasion de faire du lyrisme, il faut que je fasse une cure de magnésium.

 19472488 infantilisation dans L'humeur d'EdouardToujours est-il qu’en rentrant chez moi, je me demandais innocemment ce que le film d’Alexandre Aja pouvait révéler sur l’état de notre civilisation. J’aime occuper mes pensées à de grandes interrogations, non que je ne concède aux futilités un intérêt, encore celui-ci est-il purement psychologique, décongestionnant l’esprit trop serré par de redoutables et pernicieux problèmes ontologiques mais j’ai toujours été convaincu de la nécessité d’accorder le grain au moulin, les matières premières aux outils de production. Disposant d’un raisonnement d’excellente composition et de l’humilité appropriée, il est normal que j’entraîne mon intelligence aux pensées les plus élevées, de même qu’il est tout à fait logique que Benjamin Castaldi présente Secret Story. Quand la matière première ne s’harmonise pas avec les outils de production, cela donne Alain Badiou s’enthousiasmant pour la révolution quand sa rhétorique aurait trouvé matières plus exaltantes dans les pages de Voici ou Michel Houellebecq écrivant à propos de la gestation des mouches quand son esprit aurait été des plus utiles à la résolution de la grande question « La modernité tardive est-elle un signe du déclin de la civilisation occidentale ? ». Mon cerveau doit peser dans les cinq kilos, quand un quidam me demande l’heure, je réponds « Mon ami, l’heure est grave », si une donzelle tente une approche, je lui dis « Bébé, j’ai des morpions dans l’occiput, à quoi bon vivre d’amour et d’eau fraîche quand des petits lépreux meurent de dysenterie à Becon-les-Bruyères » et je passe mon chemin. Je suis si investi de mon intelligence qu’il m’arrive d’embrasser mon tétin gauche en criant « Edouard, you’re so smart, you’re like a flower in the wind ».

Si Piranha 3D m’incita à réfléchir au délicat message qu’un film montrant des images de décollement sans précautions sanitaires pouvait délivrer au monde, ce n’est certes pas dans la perspective de mener une analyse à charge, dénigrant au film ses qualités dramatiques réelles et faisant croire à la bêtise là ou il y a vraisemblablement de l’inconscience et plutôt une adéquation remarquable avec l’esprit de notre temps. Non, je m’interrogeais plutôt en prenant subitement conscience qu’au cours de l’histoire jamais il n’avait été rendu visible aux yeux du plus grands nombres autant de représentations hyper réalistes de la mort et du sexe qu’aujourd’hui. Il y a cent ans, il y a mille ans et bien que les jeux du cirque aient offert des images de morts brutales mais des morts bien réelles et ritualisées, circonscrites à un lieu de spectacle, jamais les hommes n’auraient été soumis à un tel déferlement d’images de violence. Les technologies nouvelles rendent la diffusion de ces images toujours plus importante, le développement sans mesure et inéluctable des outils de propagation de l’information rend l’enchaînement des événements historiques toujours plus rapide comme un emballement, une accélération de l’histoire. Une course frénétique qui est peut être un déclin plutôt qu’un progrès.

L’un des symptômes les plus inquiétants du déclin est la progressive déréalisation du monde, j’en parlais déjà dans un précédent article consacré à la victoire de l’Esprit, faculté d’abstraction, sur l’âme, vecteur de la grâce, victoire de l’Esprit qui est une diminution de l’intelligence. Piranha 3D et ses séquences d’atrocités gores que l’on contemple dans un état proche de l’envoûtement, nous sommes dans l’action représentée comme dans un rêve, participe au dénigrement de la réalité, en particulier celle de la mort. Nous rions et nous rions de bon cœur, par réflexe de défense et sous hypnose car l’état dans lequel nous plonge une salle de cinéma est d’abord sensitif, nous ressentons avant de pouvoir intellectualiser, la réflexion nécessite un temps de maturation, d’intériorisation quand l’expérience physique est immédiate. Les images de mort ou de sexe montrés dans Piranha 3D ne rendent la mort ou le sexe que plus abstraits, déconnectés du réel. La mort n’est plus qu’un mot, un concept, un style. Les idées aujourd’hui exprimées dans la plupart des débats médiatiques sont d’ailleurs souvent réduites à leur expressions, il est souvent bien délicat de trouver du réel sous des termes aussi galvaudés que « stigmatiser », « tolérance », « respect » ou « solidarité ». Dans Piranha 3D, la mort est un artifice scénaristique, un jeu de scène, ses images se multiplient dans un kaléidoscope coloré, joli, festif mais pernicieux car il dilue, banalise, édulcore et sans aucun doute dissimule le réel.

Une civilisation ne peut pas perdurer sur un mensonge, le plus modeste anthropologue vous dira que Robert Charlebois, putricule originel de l’humanité, n’est devenu un homme qu’au moment où il a pris conscience de sa fin dernière. Souhaitons ne pas revenir à l’âge de pierre. Encore que l’âge de pierre soit peut être préférable à celui qui verrait l’homme doté d’un cerveau de 10 kg avec deux petites gambettes s’agitant sous le cervelet, pur Esprit, abstracteur suprême, robot dopé aux nouvelles technologies mais ayant perdu toute trace d’humanité. Comme ce n’est pas possible, un vieux jésuite m’a dit un jour que nous disposions d’une âme, aussi petite soit-elle, je pense qu’il y aura l’apocalypse avant. Quelle bonne poilade mes amis, j’ai été ravi de partager ce moment avec vous.

Edouard.

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