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Même le silence a une fin – Ingrid Betancourt – EEEE

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Même le silence a une fin - Ingrid Betancourt - EEEE dans Les lectures d'Edouard meme-le-silenc--206x300Hier soir, je refermai le livre qu’Ingrid Betancourt consacre à sa longue captivité dans la jungle avec le sentiment d’avoir parcouru une œuvre de romancier, le témoignage est bouleversant, plus que le récit d’une expérience vécue aux confins du monde, dans cette zone trouble où l’homme ramené à sa condition de bête éprouve avec une acuité décuplée ce qu’est la vraie liberté, le livre de l’otage franco colombienne parvient à dépasser l’histoire personnelle, prisme de l’anecdote, pour toucher au réel.

A l’ère de l’information, il n’est pas d’événement qui ne rencontre d’échos, descriptions minutieuses du fait tel qu’il s’est produit, satisfaction du simple désir de savoir limité à l’analyse superficielle, reconnaissance des effets visibles sur la collectivité quand les causes profondes, insidieuses, réelles exigeraient un examen fastidieux et complexe, Ingrid Betancourt s’arrête, prend le temps de la réflexion, mûrissement de la mémoire qui révèle le sens et exauce le réel. Il n’est pas d’histoire possible sans mémoire, il n’est pas d’histoire possible sans romancier, aujourd’hui les informations se succèdent, parviennent en avalanche à nos entendements fatigués, écrasent par leur nombre, leur fréquence, la moindre tentative d’introspection. Soumis au bombardement continuel de la nouveauté, l’homme moderne devient surface réfléchissante pour un monde sans histoire, incapable d’absorber, de comprendre, d’intégrer ce qu’il reflète.

La diffusion sans frein de l’information signe le déclin de l’histoire. Au milieu de cette course effrénée, sans but, sans progression, des êtres s’arrêtent, bousculés par le mouvement général, ce sont les romanciers. En écrivant ces derniers mots, je songe à la remarque que Nancy Huston adressait à Christophe Alévêque lors d’une émission de Fréderic Taddei. Au sinistre abruti qui prétendait donner ses gages de bonne conscience en moquant les ouvriers chiliens qui se signaient au sortir de leur long et pénible isolement dans la mine, la romancière répondit qu’une aventure humaine ne pouvait être jugée à l’emporte pièce, seul jugement dont est capable l’homme moderne puisque son intelligence se réduit à des réflexes identitaires, rapides, efficaces, utiles, parfaitement adaptés au carrousel médiatique, une aventure humaine ne prendra sa dimension historique, mythologique, qu’à l’unique condition d’être examinée par des artisans de la mémoire, c’est-à-dire des romanciers, ils en feront dégorger le sens en analysant aussi profondément que possible les intentions personnelles, humaines, ontologiques de chaque individu. A l’inverse de Christophe Alévêque dont le raisonnement s’accommode d’un simple signe de croix pour construire tout un programme, prisme absurde qui isole un rayon pour ne diffracter que du noir, le romancier tente d’approcher la complexité, la richesse des motivations individuelles pour finalement donner un sens. Ingrid Betancourt est de la race des romanciers. Elle s’empare de son aventure, lui donne une résonnance universelle car elle ne se contente pas d’un récit circonstancié, elle donne la mesure de son âme, mesquine parfois, élevée par la souffrance souvent, simplement humaine, elle révèle ainsi ce qu’un homme peut être quand il découvre que la liberté n’est pas l’absence de chaîne, que les chaînes intérieures qui maintiennent l’idée que l’on a de nous même sont bien plus tenaces que les liens physiques.

Elle plonge au fond d’elle-même, la jungle qui l’environne est aussi celle qu’elle doit affronter dans son âme, dans l’enchevêtrement pourrissant des mauvais désirs que la promiscuité et l’ennui font éclore avec d’autant plus de force qu’ils prennent racine dans un caractère volontiers dominateur, elle se débat, lutte pour échapper à l’insidieuse conviction de pouvoir trouver au fond de son être les raisons d’espérer. C’est dans la foi qu’elle finira par découvrir les vertus de la résignation, les révoltes de l’orgueil ne sont que des foucades de l’imagination, elles entretiennent l’illusion d’être fort, suffisant, de suffire à soi même, elles ne parviennent qu’au désespoir. Mots violents à l’heure où la révolte est devenue l’attitude obligatoire des gens de bien, on se révolte contre tout, contre l’autorité, contre l’injustice, contre la misère, le malheur, les guerres, Eric Woerth. Il faut se révolter pour exister, il faut se révolter pour résonner dans le royaume du médiatique, la révolte est le nouveau conformisme. Que les objets de la révolte se résument au sentiment d’une contrainte fantasmatique exercée sur la minable conscience de soi n’indispose personne. L’âme résumée à la conscience de soi, belle philosophie contemporaine.

Le livre d’Ingrid Betancourt se lit comme un roman d’aventures, on la suit dans la jungle, soumise à un calvaire de plus en plus éprouvant, sauvage face à ces guérilleros auxquels elle oppose une résistance de tous les instants. Elle ne cache pas que son insolence et parfois sa suffisance ont heurté des codétenus peut être un peu plus dociles. Elle tente de s’évader à cinq reprises, elle est rattrapée à chaque fois, occasions de nouvelles humiliations, sans doute violée après sa seconde tentative d’évasion, attachée par une chaîne à un arbre, isolée des autres, traînée de force pour de longs périples dans une jungle poisseuse ou grouillent des insectes géants, elle ne perd jamais de vue que sa dignité ne procède pas des conditions odieuses dans laquelle on l’a fait vivre. Elle raconte aussi les petites bassesses humaines qui sourdent de la promiscuité forcée, on se dispute pour des broutilles, les relations entre prisonniers s’enveniment pour un quignon, on devient mauvais, méchant, cruel, les compassions s’éteignent, elle raconte tout, les pluies diluviennes, la forêt primitive, les moments d’espérance, les rencontres, elles racontent tout, les outrages, les amitiés qui se délitent, celles qui se créent, les guérilleros cruels comme ceux qui l’ont aidé, elle raconte tout, ses enfants qui la maintiennent en vie, sa mère qu’elle entend tous les jours ou presque sur sa petite radio, elle raconte tout, ne s’épargne pas mais l’on devine un caractère en acier trempé. Six années passées dans la forêt tropicale, puis la libération.

Livre formidable, récit d’un voyage initiatique le long des rives boueuses de l’Amazone comme à l’intérieur d’une conscience libre, il fait d’ores et déjà parti des meilleurs livres tirés d’une expérience vécue (suivez le lien). EEEE.

Edouard.

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