Se distraire à en mourir - Neil Postman - De la technologie et des ses effets pernicieux, du divertissement comme vision du monde et d'une publicité pour un détergent dans L'humeur d'Edouard sedistraire-202x300Il est heureux que la télévision ne remonte pas à la plus haute antiquité, nos graves penseurs à toges, édificateurs de systèmes philosophiques, n’auraient pas supporté ce flot continuel d’informations. L’esprit bombardé par les nouvelles du monde, les méninges échauffées et le neurone transi, ils auraient construit de petits édicules de sable et l’homme serait devenu pixel, misérable facette renvoyant la lumière, ignorant de sa profondeur, n’estimant le sens de son existence qu’à la mesure de son aire.

Les moyens modernes de diffusion de l’information modifient insidieusement nos façons de pensées, il y a quelques années le livre était le seul outil de propagation de la connaissance, aujourd’hui la technologie met à notre disposition tant de médias qu’il n’est plus nécessaire de fournir le moindre effort de concentration pour accéder à l’information. Dussions-nous fournir cet effort qu’un semblant de gravité teinterait irrémédiablement notre perception du monde, tout ce qui contrevient au plaisir immédiat, c’est-à-dire à la jouissance de l’instant est aujourd’hui suspecté de pesanteur, d’ennui. Notre vision du monde est kaléidoscopique, elle n’a pourtant jamais bénéficié d’une lunette aussi peu sélective, nombreux sont les objets offerts à notre contemplation mais si les points de vue se multiplient, la perspective manque et les images succèdent les unes aux autres sans imprégner notre pupille, sans qu’un ordre ne se dessine ou oriente notre entendement, ballet coloré de fragments du monde, innombrables et infinitésimales, joyeux certainement et qui donne un sentiment d’irréalité peu susceptible d’entraîner notre compréhension. Madame Michu mange une saucisse, une église explose à Bagdad, Madame Michu ressert son mari. Kevin se sent mal, il poste « Je me sens mal » sur Facebook, Kevin se sent mieux. Des têtes sont arrachées dans le nouveau film de Tarantino, les spectateurs rient à s’en décrocher la luette. L’homme moderne perd peu à peu le sens du réel.

Compte tenu des programmes que la télévision propose aujourd’hui, il est devenu facile de la critiquer, néanmoins on aurait tort de penser que la télévision n’est mauvaise que parce qu’elle propose des émissions stupides. « Le média est le message »*. La nature même de la connaissance est modifiée par le vecteur de transmission de l’information. Les technologies nouvelles entretiennent l’illusion d’une acculturation facile, mais les connaissances que nous acquérons par les nouveaux médias ne sont que des instantanés culturels, des flashes dont la juxtaposition ne construit par une culture, juste une suite incohérente d’instants. La culture d’un homme ne se mesure pas à la somme de ses connaissances mais au liant qui leur permet de maintenir une cohésion, continuité indispensable reniée par la modernité. Pour assurer cette continuité, le travail de la mémoire, de la réflexion, est indispensable mais pour cela il faut du temps. Et le temps est un bien dont l’homme moderne est avare. A quoi bon dépenser son temps en réflexion fatigante quand la télévision nous offre une connaissance rapide, plaisante et presque rigolarde. Il y a du plaisir à regarder des images du massacre des chrétiens d’Irak en picorant des cacahuètes et en sachant que la seconde d’après vantera les mérites d’un nouveau détergents pour la cuvette des toilettes.

martine-perd-son-temps-sur-facebook infantilisation dans Les lectures d'EdouardA quoi sert de savoir que trente trois chiliens sont sortis indemnes d’un séjour de trois mois sous la terre ? A l’ére typographique l’événement n’aurait pu être connu que par le livre, un livre dont la publication n’aurait été justifié que par l’intérêt du témoignage de l’auteur, fruit d’une réflexion, d’une analyse longuement mûrie que les récipiendaires de l’information n’auraient pu atteindre sans un effort de leur intelligence, effort semblable à celui que vous fournissez actuellement, à l’ére technologique l’information n’est qu’une image diffusée à l’échelle planétaire et remplacée à la seconde suivante par un cataclysme en Corée ou une manifestation pour le droit de manger de la choucroute sur la voie publique. Trente trois chiliens sortent d’une mine et le monde retient son souffle, l’homme moderne n’en tire qu’une émotion facile, qu’une distraction, un instant de joie contre une éternité d’ennui.

Evidemment je ne nie pas l’intérêt de la technologie, je souligne simplement ses conséquences pernicieuses, l’information comme divertissement, la réduction de l’histoire à l’instant, le lent abêtissement des générations élevées sans livre, conséquences fâcheuses dont nous voyons tous les jours les ravages. La politique est devenue anecdotique, on se dispute pour de petites phrases, de petits mots, de petits slogans, le médiatique est devenu le big brother incontournable, impitoyable censeur qui ridiculise la moindre opinion particulière, il veut du général, du commun, du facile, du divertissant, la télé réalité étend son empire, télé de rien, du vide, de l’absence totale d’esprit, télé du sentiment pur, les réseaux virtuels remplacent peu à peu les relations sociales, Facebook est la mesure de l’humeur du monde et Internet ne finit pas de dissimuler la lente érosion des capacités réflexives de l’homme moderne, c’est-à-dire son intelligence.

« Le média est le message ». Le message transmis par le livre ne s’acquière qu’en fournissant un effort de notre volonté, nous exerçons notre intelligence, tandis que celui véhiculé par les nouveaux médias, télé, internet, est donné sans contrepartie intellectuelle, pour notre plus grand plaisir et même notre amusement. Il serait naïf de penser que ces deux types de messages pourraient coexister.

A l’heure où le numérique est le nouvel eldorado des maisons d’éditions, il me semble urgent d’examiner les profits et les dommages occasionnés par une technologie devenue à ce point imbue d’elle-même que son progrès ne vise plus l’enrichissement culturel des hommes mais son propre dépassement.

Jetons nos iphones, nos télés et notre ipad. Le geek ne passera pas.

Edouard.

*Macluhan (philosophe spécialiste des médias, mort en 1980)

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Une réponse à “Se distraire à en mourir – Neil Postman – De la technologie et des ses effets pernicieux, du divertissement comme vision du monde et d’une publicité pour un détergent” Subscribe

  1. jc 14 novembre 2010 à 20:03 #

    je n’ai pas d’iphone, pas d’ipad et…pas de télé. Cet état là me rend d’emblée plus intelligent, c’est fou !!
    le lent abêtissement que tu évoques a sérieusement tendance à s’accélérer pour le quidam, qui dans la même année, « a besoin » d’un iphone puis d’un ipad.

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