D'un moment d'abandon dans le métro parisien, pourquoi je décidais de jeter ma télévision dans L'humeur d'Edouard df931202-television-300x230Un jour de la semaine dernière, alors que je tentais vainement de maintenir une attention suffisante à la compréhension des lignes que je parcourais dans le métro, il était 9h du matin, matin parisien de vacances scolaires, dans l’air des wagons déserts flottait la douceur aniline des machines, odeur soufrée, écœurante, des mécanismes goudronnés, effluve imperceptible lorsqu’elle est étouffée par les émanations cosmopolites des heures de pointes, je me surpris à rêver. A ma place sans doute, sur l’étoffe rugueuse au chamarrage émétique, laideur banale du mobilier urbain, mais aussi ailleurs, l’esprit étrangement déplacé, ne se fixant nulle part, planant dans un éther cotonneux où je ne distinguais rien, la pensée volatile et fuligineuse comme la queue d’une comète qui laisse seulement deviner ce dont elle est la trace car d’étoile, point. Je poursuivais une idée qui prenait la fuite et j’étais vide. Le champ de ma vision épinglé des têtes des rares voyageurs, détaché, je finis par sombrer dans une léthargie doucereuse. Privé de volonté, je laissais peu à peu des images sorties des tréfonds de ma mémoire colorer mon entendement, kaléidoscope furieux blessant mon imagination de mille éclats, je ne voyais qu’une succession de tableaux, stroboscope épuisant de vie moderne où surgissaient comme l’écume d’une vague gigantesque des images de télévision, des images de documentaire, des images d’émissions de divertissement, des informations, des hommes politiques, des chanteurs morts, des anonymes, des images enfin dont l’effroyable enchaînement avait l’allure cauchemardesque d’un carnaval des fous, procession de monstres, cortège hétéroclite de vanités odieuses, spectacle abrutissant qui laissa mon âme exsangue, mitraillée, morte, fosse à purin où se déversait l’inutilité du monde. Un rien qui remplit, un rien qui aveugle, un rien qui pèse.

Sorti de ma torpeur, je décidais de jeter ma télévision et de limiter ma consultation d’Internet. Nous vivons devant un écran, notre sensibilité est assaillie par mille sollicitations éphémères qui impressionnent notre entendement sans jamais s’y fixer, sans jamais que nous prenions le temps de la réflexion. Harcelée quotidiennement par des informations inutiles qui finissent par former notre connaissance du monde, connaissance fragmentée, parcellaire, nécessairement superficielle, notre intelligence ne s’exerce plus que par brefs intervalles, encore ses instants ne sont-ils pas critiques, pure logique de l’esprit réduit à ses fonctions d’abstraction pour vérifier la conformité d’une interprétation donnée avec l’opinion dominante. C’est ainsi que nous absorbons tous les jours un flot ininterrompu d’instantanées culturels, de valeureux édiles nous disent ce qu’il faut en penser, nous passons d’un sujet à l’autre, raisonnons par réflexes, n’entrevoyant le réel, la profondeur du monde qu’en de rares occasions, toujours brutales, la mort d’un proche, la maladie, la souffrance. Nous vivons dans un monde fantasmé qui recouvre le réel comme un papier calque, un papier calque qui n’épouserait que par accident le vrai relief de ce qu’il tente de reproduire.

Dans ce métro, la fresque infernale que je contemplais me donna un bref aperçu de ce que devenait ma vision du monde, une connaissance vaine, foutraque, tirée par la nécessité du divertissement, de l’émotion et j’en fus scandalisé. Non que je m’étonnasse d’être moi-même victime de la modernité, de son culte du fugace, du zapping, mais enfin dans un de ces moments d’apathie, de passivité extrême que confère un état de grande fatigue, ma conscience n’avait offert à ma considération qu’une bouillie infâme, laide, quand j’aurais tellement désiré qu’elle convoquasse des idées élevées ou pour le moins de belles et sereines images. Il me sembla que si j’avais vécu à un autre siècle, c’eut pu être le cas, un siècle ou la technologie limitée n’aurait pas permis les débordements d’images auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. Je me rappelais aussi les prédications d’Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes et me demandais si le fait de recevoir autant de stimulations ne finissait pas par conditionner notre entendement, l’habituant à la facilité, à la fugacité de l’effort, ne l’exerçant plus qu’à soulager le besoin impérieux de divertissement, le besoin de changer, de toujours changer, de progresser disent les modernes. Rentré chez moi, je déposais ma télévision dans la rue, aux encombrants, donnant ainsi une réponse à ma dernière question.

Finalement je décidais d’être un clou dans le cul de la modernité. Je ne veux plus bouger. Je veux regarder les flots longer mes flancs et songer à la mort. Je ne changerai plus jamais le statut de mon profil Facebook.

Edouard.

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Sauras-tu retrouver les deux subjonctifs imparfaits très moches qui font de grosses taches dans le dernier paragraphe ? Désolé, je n’ai pas pu résister.

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2 Réponses à “D’un moment d’abandon dans le métro parisien, pourquoi je décidais de jeter ma télévision” Subscribe

  1. caroline 9 janvier 2011 à 21:22 #

    être bloggueur et condamner la modernité est assez antinomique il me semble…

  2. jc 20 janvier 2011 à 21:35 #

    excellents débuts d’analyse et de réaction… faut maintenant passer à l’action! t’as vraiment jeté ta télé ? t’as pas changé ton profil fesse bouc ou tout cela n’est il pas qu’un effet de manche ?
    on a du mal à te croire !!
    un petit sujet sur lequel rebondir à la suite du premier commentaire de Caroline: comment voir la modernité ? quelle définition lui donner ?
    peut on être moderne sans être en décalage avec ses contemporains ?
    à plus le bloggeur débloggant parfois ?

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