Fabrice Luchini - La Fontaine, Baudelaire, Hugo, Nietzsche... - Théâtre de l'Atelier - EEE dans Les sorties d'Edouard affiche20110204115906Fabrice Luchini est un être merveilleux. Un ange de nos campagnes descendu des sphères pour chanter les louanges de la grande littérature, pas la littérature des gens de peu, la grande, la belle, la mirifique littérature. Quand il arrive sur scène, un masque de lassitude méchante sur le visage, on craint qu’il ne se montre à la hauteur des textes qu’il s’apprête à déclamer, il est d’un quotidien terrifiant avec sa veste mal repassée, son bedon de fonctionnaire et ce cheveu un peu rare, un peu filasse, un peu jaune. Il s’assoit sur une chaise de cuisine, au bord d’une table couverte de livres, et regarde le public avec une moue de cynisme amusé, ce bienheureux cynisme plus trop à la mode car il suggère une connaissance coupable des ressorts de l’âme humaine, on préfère la naïveté, l’amour et les coquelicots aujourd’hui. Je suis bien sûr qu’à la question « Que détestez-vous le plus au monde ? » Emmanuelle Béart répondrait « Le cynisme », c’est dire s’il vaut mieux éviter de se montrer trop térébrant dans ses rapports avec nos contemporains, l’air con se porte à ravir cette saison.

Dès qu’il ouvre la bouche, on comprend que le spectacle sera d’exception, que le dehors fatigué n’est qu’un leurre, il déclame du Baudelaire et sur nos petits chafouins tout perturbés de médiocrité un sourire se dessine, une lueur éclaire le fond de nos prunelles, l’intelligence, le style, la beauté sont convoqués pour permettre aux idées de prendre l’air. Rares sont les spectacles où l’élévation spirituelle atteint un ciel aussi dégagé, firmament de pensée ou chaque phrase, chaque tournure est une étoile. Il faut tout le talent de Luchini pour porter à nos esgourdes endolories de vulgarité la suave mélodie d’un style dont la forme exauce si précisément le fond, et avec tant de grâce qu’on reste confondu par cette alchimie précieuse, rare, transformant un simple vers en oriflamme de l’esprit. Cette langue est la notre, elle n’est pas celle de nos ancêtres, elle vit à travers les lectures du comédien facétieux, La Fontaine, Racine puis Rimbaud, Baudelaire et enfin Céline, les plus grands auteurs ont donné un tel éclat à la langue française qu’il est presque douloureux d’entendre les commentaires maladroits, la syntaxe déficiente, des heureux spectateurs en sortant du théâtre.

Le style n’est pas un condiment, une épice qu’on jette dans la mixture d’une histoire pour en relever le goût, il n’est pas la fioriture du drame ni une coquetterie d’écrivains précieux, il est la substance même du texte, forme donnant un sens, principe dont sourd l’esprit et sans lequel l’émotion n’éclos qu’en aval de l’examen d’un message, réaction psychologique ou rationnelle, quand l’émotion, la vraie, la pure devrait être un saisissement préalable à toute réflexion, toute délibération de notre raison, ravissement qu’un seul alexandrin de La Fontaine suscite quand trois pages de Guillaume Musso suffisent à endormir la plus petite velléité d’évasion, spirituelle ou simplement esthétique. Il faut aller voir le spectacle de Luchini pour ressentir cet émerveillement de la langue.

Le comédien a choisi les lectures au gré de son envie, peu de rapport entre les textes si ce n’est l’exceptionnelle qualité de la phrase, débutant sur un texte de Céline à propos de la mort, il poursuit par une poésie de Baudelaire et parvient finalement à ces fables délicieuses dont il se délecte et qui font aussi notre régal. Chaque morceau de bravoure est précédé d’un aparté rigolard, apostrophe ironique, critique insidieuse de cet empire du bien dont il avait déjà fustigé les dérives dans son précédent spectacle consacré à Philippe Muray (critique dans ce blog). Il n’hésite pas à bousculer le public, l’invectivant parfois pour mieux lui déclarer son amour lorsque le rideau tombe.

A une époque où le mot, atome de la phrase,  revêt une importance si considérable qu’une formulation mal comprise peut vouer aux gémonies, ère sémantique par excellence, le comédien ose la phrase, il ose le style, il ose le sens. Dans ces extraits de Céline, de La Fontaine ou de Baudelaire, nombre de mots éveilleraient l’instinct inquisitorial de nos censeurs s’ils avaient été écrits par de malheureux et honnêtes intellectuels d’aujourd’hui. A contre courant, Fabrice Luchini lutte pour un peu de liberté, liberté de l’artiste contre le fallacieux ordre moral, ce dogme du bien qui, sous couvert de tolérance, d’égalité, de partage, enchaîne les esprits et condamne les différences.

Luchini est un artiste, un vrai. Séducteur parce qu’il le faut bien, mesquin parfois, libre, vraiment libre, intelligent, drôle, il est un comédien exceptionnel, pourvu qu’il vive longtemps. EEE.

Edouard.

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