The Tree of Life - Terrence Malick - EEEE dans Le cine d'Edouard treeoflife3Hier soir, dans un de ces moments d’abandon propices aux révélations des secrets tourments de l’âme, minutes doucereuses où les langueurs amoureuses embrument les fiertés coriaces, étouffent les révoltes de l’orgueil, pulvérisant autour du catafalque de nos peurs une vapeur trompeuse, ne les rendant non moins fragiles mais donnant à leur fondation cet air d’irréalité si favorable à leur dénigrement, je fis l’aveu de cette sorte de honte dont l’origine est moins la transgression d’une règle élémentaire de morale qu’un manquement coupable aux dogmes de la tendance. L’air du temps enivre, il remue les fragrances de l’opinion publique composant un parfum capiteux qui grise, soûle et finalement asphyxie. La réalité n’a pas d’odeur, elle pue ou elle embaume, trou du cul que l’air du temps désodorise, elle n’est jamais qu’un déversoir à merdes que l’homme moderne refuse de sentir. A grands renforts de phrases, onctuosité des mots, idée-sucrettes débitées à l’envie par de sirupeuse pythie, le péquin citoyen répand sur le réel son gaz moutarde, chloroforme bienséant dont la moindre des vertus est d’enrober les déliquescences morales d’une vaseline imparable de logique sociale ou économique, microscopie des causes. Indignez-vous brame le vieux sachem, sur dix pages écrites d’une plume si malhabile qu’on reste confondu par la publication d’un talent aussi médiocre, un sage incontinent se répand et l’on ne tire de cette colique qu’un écœurement, le morpion s’appelait Nicolas Sarkozy, on avait peur de l’abîme, peur des vertiges que peut provoquer l’élévation des idées, Stéphane Hessel nous livre son fond de culotte. La réalité ne porte pas à l’indignation, il faut la regarder.

Hier soir, donc, à l’amie attentive, disposée à entendre les confidences les plus terrifiantes, je dévoilais que j’avais la foi. Comme d’autres déclarent qu’ils aiment la viande, j’avouais cette odieuse forfaiture, j’avais la foi et j’étais catholique. Sans doute étais-je fou alors, l’âme enturbannée de cette fausse assurance que donne l’inclination du cœur, j’apostasiais sans remord la religion du goût du jour, espérance de cloportes conduisant à renier toutes les religions puisque toutes se valent, que rien n’existe au-delà de nous-mêmes, que Dieu est au creux de nous, dans un repli de notre être et que finalement seul compte le désir d’exister. J’avais pour ma défense vu la veille The Tree of Life, chef d’œuvre de Terrence Malick, récompensé à Cannes, le film donne à voir l’expérience mystique, tentative vouée à l’échec mais dont l’exceptionnelle sincérité assortie d’un génie formel incomparable laissent au cœur une impression de beauté, de hauteur si immarcescible qu’elle donne le vertige, l’artiste ne ratiocine pas le brin d’herbe, il ne psychologise pas les navets, il explique le monde et sa vision gigantesque englobe l’infiniment grand comme l’infiniment petit.

A l’ére du minuscule, de l’atome, époque où les nains sont gigantesques, l’homme moderne n’a d’autre mirage que son petit nombril, d’autre horizon que son pouvoir d’achat, les idées se mesurent au nombre de syllabes les formulant, plus rien n’a d’importance que le mot et ce mot peut vous crucifier sur l’autel des augures médiatiques, Terrence Malick prend le risque de l’universel, il prend le risque de la métaphysique. Les petites gens qui écrivent de petits articles sur de petits problèmes, invoquant les petites raisons que leur petit esprit aura dégotté dans le grand foutoir qui leur sert de magasin à petites idées, peuvent bien crier au ridicule, ils sont amers, fielleux et le foutre qui s’écoule de leur plume n’est qu’une semence sèche, aride, stérile.

The Tree of Life est l’illustration de la pensée de Simone Weil dans La pesanteur et la grâce. En guise de prologue, une citation de L’imitation de Jésus Christ rappelle l’enjeu du film, elle n’est pas sans évoquer la première phrase du chef d’œuvre de la grande philosophe : « Tous les mouvements naturels de l’âme sont régis par des lois analogues à celle de la pesanteur matérielle. La grâce seule fait exception. ». A cet instant, le sentiment religieux enfoui en chacun de nous, parfois enseveli sous les gravats de convictions fantoches, fausses certitudes nées du relativisme, s’ébroue, rue dans les brancards du prêt à penser seriné par le flûtiau médiatique, les plus récalcitrants quittent la salle ou affûtent l’argument d’inquisition qui démontrera l’absolue futilité d’une telle assertion, d’autres enfin laisseront sa chance à l’intuition naturelle de la foi et accepteront le préambule.

intérieurtreeoflife-200x300 foi dans Le cine d'EdouardDeux voies s’offrent à l’homme pour parcourir son existence, la voie de la nature et la voie de la grâce. La nature, marquée par le pêché originel, porte l’homme à croire en la suffisance de son caractère, elle lui confère un être illusoire entièrement circonscrit à ses propres mérites, l’homme imagine qu’il devient ce qu’il veut devenir, la nature est égoïste. La grâce au contraire porte l’homme au bord du précipice de son ignorance, il n’est rien qu’un fétu et pour peu qu’il accepte sa vacuité, son insignifiance, il est alors soutenu par ce souffle divin, transcendant, dont son être se trouve finalement rempli. La grâce est un don ineffable, elle ne se donne qu’à ceux qui renoncent à être par eux-mêmes.

Cette lutte entre la grâce et la nature s’incarne dans le couple que forment Brad Pitt et Jessica Chastain, parents d’une fratrie de trois garçons dans les années cinquante. Le père est brutal, rigoriste, il enseigne à ses fils que la réussite ne sourit qu’à ceux qui s’en donnent les moyens, il encourage son fils aîné à se battre, à lutter, toujours, à travailler à être l’homme fier, victorieux qu’il s’imagine être, c’est la voie de la nature, c’est aussi celle de la psychologie.  La psychologie est menteuse, elle trompe sans vergogne et persuade l’individu qu’il est quelque chose quand il n’est rien. La mère est passive, image vivante de cette sublime résignation qui est l’acceptation de sa nullité, elle est un vecteur de la grâce prodiguant un amour désintéressé à ses enfants, sainte moderne trop modeste, trop humble et trop pâle pour ne pas être suspectée de pusillanimité. La résignation n’est pas à la mode.

La grâce et la nature luttent dans l’esprit du fils aîné, la perte de l’innocence, l’irruption inacceptable de la mort, l’incompréhension devant le mal, il faut à cet égard songer au sermon du prêtre au milieu du film expliquant que tout est grâce, la grâce s’exprime aussi bien dans l’événement tragique qu’au travers des moments heureux, et le fils aîné bascule inexorablement du côté de la nature. Devenu adulte, incarné par Sean Penn, on comprend qu’il est comme son père, pire que son père puisque sa confiance en ses propres forces l’a conduit à réussir socialement, à travailler dans de hauts buildings et à habiter dans une maison superbe. Mais il n’est pas heureux.

Toutes les scènes du film sont éclairées par cette friction incandescente entre la nature humaine et la grâce divine, frottement produisant les étincelles qui allument des brasiers où brûlent les âmes déchirées. Malick est mystique, il cherche à représenter la grâce par la beauté des images, suggestion bienheureuse qu’on lit dans les paysages sublimes, comme un doigt pointé vers l’innommable, l’inexplicable au-delà, la splendeur de la création renvoie à la transcendance (une constante dans l’œuvre du réalisateur). Il est par ailleurs notable qu’à aucun moment du film le nom de Dieu ne soit employé, il n’y a guère que les athées pour croire en un Dieu en forme de personne, la foi ne donne pas à voir un vieil homme à longue barbe blanche disposant autour de lui de vaporeux nuages pour conforter sa domination céleste, la foi est la certitude, non soutenue par la raison, que Dieu existe, elle ne lui donne pas de visage, ne l’explique pas, ne le définit pas, présence intangible au cœur de la métaphysique mais dont la manifestion est cette grâce irriguant le monde, et les âmes des hommes qui se laissent emportés.

Le réalisateur replace ce conflit au sein de la création, depuis le commencent du monde, visions hallucinées qui peuvent dérouter au début du film, la nature cherche à étendre son empire, les planètes se forment, la vie prend naissance, des dinosaures se battent, s’épargnent, la grâce se manifeste également, jusqu’à ce que le réalisateur se concentre sur un ventre de femme enceinte, replaçant l’homme au centre de la création, et qu’il focalise son attention sur la vie de la famille dont Brad Pitt et Jessica Chastain sont les parents. Le final, qu’on peut trouver grandiloquent ou gentiment new age, réunit tous les hommes en un lieu incertain, plage de sable blanc qu’on devine intemporel mais éclairé par cette douce lumière qui est un signe de la graçe, dans une communion bienheureuse où la nature sauvage n’a plus sa place. Vision béatifique tant espérée par les mystiques ? L’image est un peu faible mais c’est peccadille. Le message « Sans amour, la vie passe comme un éclair » n’est pas à la hauteur du film, il aurait fallu l’expliciter.

Terrence Malick est un génie, il s’autorise tout et ses images sont sublimes. Le montage qui alterne les allers-retours temporels, les visions cosmiques et les scrutations microscopiques sur fond de musiques sacrées, bouleverse, émeut profondément si tant est qu’on abandonne la posture du sceptique, plein de ce respect humain si moderne qui fait considérer la métaphysique comme une science honteuse et débilitante, n’ayant aucune prise avec le réel quand elle est véritablement le support du réel. La difficulté à la représenter peut conduire au ridicule, Terrence Malick y échappe très souvent, son film est un chef d’œuvre. Courez-y. EEEE.

Edouard.

Dans ce blog :

Sur La pesanteur et la graçe de Simone Weil

Sur l’homme moderne

Sur le renoncement à être

Sur la foi

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7 Réponses à “The Tree of Life – Terrence Malick – EEEE” Subscribe

  1. Bowman 1 juin 2011 à 7:20 #

    Bonjour,

    Je n’ai guère pour habitude de participer au Barnum de la « Blogosphère » dont le permanent commentaire me semble aussi vain qu’indigent. Mais voilà, j’ai vu moi-même The Tree of life il y a quelques jours et au moment d’en entreprendre une critique en forme d’action de grâce, l’incipit de Simone Weil s’est imposé à moi : c’est ainsi que, par un hasard qui n’en est pas un, Google m’amène jusqu’à vous. J’ose donc rédiger ces quelques lignes pour saluer votre plume et l’étroite communion d’esprit (Heidegger dirait « Stimmung », pour « résonance ») qui nous lie quant à la reconnaissance de la beauté vertigineuse – et farouchement anachronique – de ce poème spirituel qui offre au spectateur-croyant une bouffée salutaire de ce Souffle dont l’absence contemporaine dans l’art, rongé par le nihilisme, comme ailleurs, nous étouffe. J’ajouterai simplement une remarque sur le dernier plan, formidable, qui résume notre condition : un pont jeté entre deux rives sur la mer héraclitéenne et sous « le silence éternel des espaces infinis »… Encore bravo pour vos mots.

    Cordialement

  2. Edouard 6 juin 2011 à 10:26 #

    Bonjour,
    Merci pour votre commentaire, je comprends d’après celui-ci que vous écrivez également des critiques à propos des films qui vous ont ravi, où peut-on les lire ?
    Intéressant de voir comme la critique officielle phagocyte le message chrétien du film, si l’on s’en tenait aux articles qui fondent l’opinion du public, on serait loin de voir dans cette œuvre autre chose que l’exercice de style d’un artiste rêveur dans le meilleur des cas mais le plus souvent simplement affecté et cérémonieux. Très heureux donc de partager votre ravissement, ci-dessous un avis intéressant que vous aurez peut être déjà lu :
    http://www.causeur.fr/le-ciel-vu-de-la-terre,10122
    Edouard.

  3. Bowman 18 juin 2011 à 9:12 #

    Bonjour,

    Merci pour ce lien qui a trouvé une place de choix dans ma critique personnelle. J’écris en effet sur les films qui m’y engagent (je travaille à vrai dire à une Histoire du cinéma post-marxiste), mais sans réelle volonté de partage. Toutefois, si vous m’adressez vos coordonnées à l’adresse mail que j’ai indiquée, je serai ravi de vous faire parvenir mes propres réflexions.

    Cordialement

  4. Robin 22 juin 2011 à 5:16 #

    Superbe critique pour un chef d’œuvre. J’adhère complètement à votre analyse du film.
    Je découvre ce blog que je trouve très intéressant, d’autant plus que je soutiens beaucoup de thèses défendues ici (même si je suis loin d’avoir votre culture) et que je me fais traiter de fou, de réactionnaire, de misogyne ou que ne sais je encore.
    Pour en revenir au film, jamais je n’ai vu montage si fluide, images si belles au cinéma. Et il est étrange que le message du film ait été si peu compris. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, les gens ont besoin de paroles pour les aider à comprendre les choses, et que ce Tree of life en manque cruellement. Ils devraient savoir que le cinéma est avant tout un art visuel, qui n’a acquis la parole que tardivement.
    Bonne continuation et courage :)

  5. Bernard 10 juillet 2011 à 19:12 #

    2 mois après avoir reçu ce film – comme on reçoit une oeuvre donnée,et pas comme on voit un film – je me replonge dans les critiques qui émaillent le web.
    La votre m’ouvre des portes supplémentaires, merci.

    Je trouve intéressant ce petit rapport de votre lecteur entre cette oeuvre d’art, et la misère de l’art contemporain. Comme le poete lutte avec la matière des mots, les sculpteur avec la matière qu’il pétrit ou taille, ou encore le peintre avec la couleur… j’ai senti dans le film un immense travail de génie et de talent, mais un travail au sens de lutte pour arriver à rendre le poème intelligible par un ignare comme moi.Par exemple.
    En sortant j’étais empli de gratitude, j’avais envie de dire merci pour ce travail.

    JE ne suis toujours pas remis de ce film.
    Je vais continuer à en lire des critiques intelligentes!

    Merci pour votre regard.

    PS : Travaillant sur les questions de « développement durable », ce film donne en outre un regard totalement décalé sur la création, et la place de l’homme. Notre volonté actuelle de maitriser la destruction de la nature… sans recourir à la grâce est parfois pathétique!

  6. Maria 26 octobre 2011 à 23:19 #

    Je suis plus que « sur le cul », veuillez m’excuser cette expression d’une bassesse incommensurable, mais je suis dans l’incapacité la plus totale à trouver les mots qui puissent être les plus justes possibles après voir lu votre éminente critique d’un film qui n’est que beauté, grâce, pureté majestueuse et tellement plus encore, comme vous le dites si bien dans votre texte.

    Je n’ai lu de critique sur ce film si bonne que la vôtre, qu’ajouter, je crois que vous avez tout dit. Je vais de ce pas, bien qu’il soit tard, me ruer sur les autres articles auxquels vous faites référence à la fin de celui-ci, et si je n’ai pas le temps de finir ce soir, soyez sûr que je reviendrais lire vos doux mots, si joliment assemblés et de façon si juste.

    Quoiqu’il en soit, « The tree of life » a bouleversé ma vie, et ce pour diverses raisons, mais la principale étant que, née de parents athées, je n’avais su « toucher » du bout des doigts la puissance du mystique, et ce film m’a fait comprendre que là se trouvait la raison de ma terrible angoisse viscérale de la mort. Je ne suis que très heureuse de lire ce que vous dites au sujet de la foi, car c’est exactement de cette façon-là que je la perçois également.

    Bref, merci en somme, merci pour ce texte d’une beauté à la hauteur du sujet qu’il traite.

    Une internaute subjuguée (là était sans doute le mot que je cherchais au début de mon message).

  7. Edouard 27 octobre 2011 à 9:34 #

    Merci beaucoup Maria, je suis heureux que mon article vous ait touchée. Quoiqu’on dise, on écrit toujours pour être lu, pour que les phrases que l’on compose rencontrent un écho intime chez le lecteur, ce partage est un mystère évidemment, celui des êtres, des histoires personnelles, des destins, quand il se produit, c’est toujours une joie! Surtout quand l’article est sincère. A bientôt.

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