1. Le goût des femmes laides – Richard Millet – EEE

Les 10 dernières lectures d'Edouard dans Les lectures d'Edouard 5163R150TQL._SL500_AA300_

Richard Millet a mauvaise réputation. Quand il participe à Ce soir ou jamais, il est toujours assis du côté des réactionnaires, c’est-à-dire des personnes qui s’interrogent sur les effets pernicieux du progrès. Son ton ne prête pas à la gaudriole, il a la mine patibulaire d’un auteur du terroir et n’étaient le vocabulaire choisi, la syntaxe sûre et la réflexion acérée filtrant de son propos, on le prendrait pour un paysan descendu des pâturages. J’ai fait sa connaissance il y a quelques temps dans je ne sais plus quel papier vantant son talent de styliste tout en colportant d’atroces rumeurs relatives à ses orientations politiques, charbonneuses suspicions de connivence avec l’ennemi, la droite, les grands restaurants et probablement la messe dominicale. Séduit par la vindicte journaleuse, la violence des mots exauce souvent les terreurs véritables, j’achetais quelques ouvrages du quidam.

Foin de politique, il n’est question que d’écriture dans Le goût des femmes laides, Martine Aubry peut rengainer son flingue à méchants, le livre est le récit des amours d’un homme convaincu de sa hideur par une mère de glace. Il faut croire que l’art de l’écrivain n’est jamais plus affûté que lorsqu’il est porté par des physiques difficiles, le style est merveilleux. Il n’est qu’à observer les traits harmonieux de Marc Levy pour se convaincre de la pertinence de l’analyse. Quel dommage que Jean Luc Mélenchon ne sache pas écrire, il eut été un phénix, un fleuron d’écrivain. Longue introspection d’un monstre qui ne peut satisfaire ses appétits qu’avec des tromblons, ou alors des déesses descendues de leur pinacle pour se faire peur, la narration s’étale en phrases magnifiques, dans une langue superbe et surannée.

Le drame est léger, on eut aimé d’avantage de péripétie, un peu plus d’histoire. Cette dernière remarque est peccadille, le genre psychologique supporte rarement l’intrigue.

2. En Route – J K Huysmans – EEE

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Adolescent j’étais si révolté qu’il m’arrivait de lire Libération. L’âge venant, j’ai remisé mon flacon d’eau précieuse, renoncé à être socialiste et ouvert un livret A. Aujourd’hui, je porte des costumes très chers, mange au restaurant et sors avec des filles qui ont des lunettes. J’entretiens une douzaine de frustrations horribles, comme ne pas être célèbre, détester les tripes et écrire moins bien que Marcel Proust mais je conserve au fond de la caboche un goût jamais démenti pour les écrivains catholiques. Depuis l’âge tendre, j’ai toujours dans ma besace l’ouvrage un peu jaune de quelques fulminants auteurs à barbe blanche, Bernanos, Daniel-Rops, Claudel, Bloy, Kerouac et parfois Huysmans. Tous sont des convertis, parfois j’ai le regret d’être né dans l’église, il me semble que j’aurais plus de génie si j’avais dû lutter pour être baptisé. Mon malheur est d’être sage. J’ai le cheveu coiffé, pas de cette manière méticuleuse et brillante, raie tirée au cordeau, qui suggère les perversités maniaques mais à la façon négligée des personnes qui ont un rapport  lucide avec leur apparence.

J’ai découvert Huysmans avec Là Bas, terrible récit des expériences satanistes d’un écrivain nommé Durtal. J’avais alors été fasciné par le style amphigourique de l’auteur, autant que par la description des pratiques occultes manifestant la présence du diable. Ma petite âme replète s’était trouvé grasse de visions effrayantes, je ne dormais plus que d’un œil, l’autre était occupé à déceler sur mon poster de Michel Rocard les reflets douteux, mouvements subreptices des succubes venant conter fleurette aux dormeurs.

Ce n’est que récemment que je retrouvais Huysmans avec En route. Le roman, presque autobiographique, raconte comment Durtal, écrivain cynique et luxurieux, parvint à la conversion lors d’une retraite dans un monastère. Artiste, c’est d’abord l’art qui le rapproche de la foi. Grand écouteur de chant grégorien, de nombreuses pages décrivent dans un style sophistiqué les différents morceaux composant le propre de l’ancienne liturgie, il en vient à visiter toutes les églises de Paris pour assouvir cette passion. Durtal ne connaît pas l’illumination, la culpabilité, l’amour du beau, un penchant pour la mystique, la rencontre d’un prêtre et finalement l’exemple de saints moines achèvent de le convaincre. Il prend la route de Dieu.

Dans ce livre, Huysmans cède à la tentation du bien écrire ainsi qu’à celle des listes d’érudition mais ce n’est rien comparé au plaisir que l’on prend à la lecture de certaines pages réellement sublimes. Un classique catholique. Somptueux comme un reliquaire doré du moyen âge, période si chère au cœur de Huysmans.

3. L’âge du renoncement – Chantal Delsol – EEEE

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Je réserve mes impressions sur cet ouvrage pour un article de fond dénué d’humour et de politesse. Un article froid et sardonique comme le rire d’Arielle Dombasle.

Chantal Delsol allie l’expression la plus limpide à la pensée la plus clairvoyante pour décrire une société en pleine mutation, le renoncement à l’héritage chrétien, aux valeurs induites par cet héritage, ne conduit pas au chaos mais ressemble à un retour en arrière, vers l’âge primitif des mythes. C’est la fin du temps fléché, il n’y a plus d’autre but à atteindre que l’éternel recommencement, temps cyclique où l’espérance n’est pas portée par une figure transcendante mais par la sagesse raisonnable. Absolument incontournable.

 

 

 4. La Croix et la Bannière – William Boyd – EEE

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Il y a quelques temps je publiais dans cette colonne la liste des 10 romans les plus drôles, aujourd’hui je regrette ma précipitation. On ne devrait jamais proclamer de sentences définitives avant d’être mort. La vie réserve parfois des surprises, le temps d’un éclair et le jugement péremptoire bascule inexorablement vers le doute, l’entendement bouleversé par la vrille infernale de l’incertitude, on en vient à remettre en question la vie, la mort, le prix des courgettes et l’âge du capitaine. Mes amis, si j’écrivais cette liste maintenant, j’y insérerais certainement La Croix et la Bannière de William Boyd.

J’ai toujours été coincé, aussi loin que mes souvenirs remontent et si j’en crois Terrence Malick il est tout à fait probable qu’ils remontent au jurassique, je me vois si encombré de morale que je ne pouvais m’asseoir sans éprouver le long de la colonne une délicate démangeaison, l’éducation comme un parapluie planté dans le derrière, j’étais si droit que j’aurais pu servir de tuteur à un ficus. Encore aujourd’hui, je n’assiste pas sans un frisson de dégoût aux démonstrations publiques de familiarité, je pince les lèvres, époussète mon pantalon en toile de Jouy et darde sur les coupables un regard en acier trempé. Aussi n’est-il pas étonnant que le roman de William Boyd m’ait séduit, son personnage principal est un anglais rectalement embarrassé venu à New York pour oublier un divorce difficile, expertiser des tableaux et découvrir enfin le sens du mot décontraction. Envoyé par son employeur au fin fond de l’Amérique profonde, c’est dire s’il atteint un fond profond, afin de récupérer la collection d’œuvres d’art d’un ex millionnaire, il y découvre une famille composée d’individus si hauts en couleur qu’Elton John paraîtrait terne à leur côté. Le roman est celui de son calvaire, piégé dans un imbroglio crapuleux, il doit faire face à la vindicte de mafiosos siciliens, affronter la crise d’adolescence de sa belle fille, récupérer une maîtresse volcanique et surmonter une timidité terrifiante. Il n’y parviendra pas.

Constamment drôle, palpitant, le récit déroule les mésaventures d’un british perdu au pays des beaufs et c’est désopilant. Très recommandable.  

5. Orages ordinaires – William Boyd – EE

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Mes amis, mes amours, mes emmerdes, la vie est dure mais c’est la vie. Dans une allocution restée célèbre, Martin Luther déclarait au monde entier « J’ai fais un rêve », je peux en dire autant. Quoique cette phrase déclarée au tain légèrement brouillé par le reflet saumâtre de ma gueule de réveil ait une portée moins cosmique que celle du pasteur Dunlopilo, j’éprouvais un matin l’étrange impression d’avoir rêvé, un songe affreux. Réduit à l’état de mendicité, j’implorais l’aide de passants qui m’ignoraient ou jetaient à mon endroit un regard vide et traversant comme s’ils examinaient le carrelage lustré contre lequel j’étais adossé. Cauchemar affreux, j’étais devenu l’homme invisible, et pauvre en plus. Afin de conjurer l’inexorable traumatisme, rien ne m’effraie plus que la perte de ma thune, je proclamais solennellement au miroir « J’aime les pâtes ». Heureusement pour les droits civiques des noirs américains, Luther King n’appréciait pas la gastronomie italienne. Je compris plus tard que ce cauchemar venait de ma lecture d’Orages ordinaires de William Boyd, auteur dont j’avais prisé la verve comique dans La croix et la bannière.

Dans Orages ordinaires, un péquin est obligé de se faire oublier du monde civilisé afin d’échapper à une conspiration, il renonce à sa MasterCard, son identité, son costume Kenzo et revêts les oripeaux des laissés pour compte, ceux que l’on voit traîner dans les couloirs du métro, la plupart du temps branchés à une bibine sous cellophane. Témoin accidentel du meurtre dont on l’accuse, Adam, c’est son nom, devra enquêter pour rétablir la vérité et démontrer son innocence, il en profitera pour dénoncer les magouilles de méchants capitalistes. Moins drôle que La croix et la bannière, le livre s’apparente plus à un gentil thriller, suffisamment palpitant pour qu’on le suive sans déplaisir mais peut être pas assez grave pour qu’on le prenne vraiment au sérieux, William Boyd reste cabotin. Divertissant.

6. Dévorations – Richard Millet – Ee

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La campagne remonte à la plus haute antiquité et peut être même au jurassique.

A l’époque des premiers sapiens, la terre se réduisait à une vaste campagne hérissée de forêt. Des champs de luzerne était broutés par des troupeaux de bisons, des menhirs judicieusement dressés faisaient offices de clochers et le long des cours d’eau quelques péquins prognathes étaient paysans, chasseurs cueilleurs ou épuceurs de tignasse. La campagne se caractérise par l’absence de préfecture de police.

Richard Millet, outre un goût rétrograde pour les plats en sauce, aime la campagne. La plupart de ces romans s’y déroule. C’est le cas de Dévorations. Dans une auberge de bord de route, une serveuse automate tombe amoureuse du nouvel instituteur, homme sombre et désabusé qui ne ressemble pas à un maître d’école. Il n’a pas de lunette, pas de bouc méphistophélique, ne porte pas de sandales laissant les doigts de pieds libres et égaux, ne revêt pas de pulls jacquards et ne jette pas sur les petits enfants un regard mouillé de tendresse, il s’agit en réalité d’un ancien écrivain venu réfugier sa misanthropie dans un coin de France déserté par les critiques, autant dire que ce coin de France est plutôt paumé. La relation qui se noue entre la donzelle, campagnarde émérite dont on imagine la taille marquée par un boudin de graisse, débord de ceinture qu’une nourriture riche occasionne généralement en province, et l’ermite littérateur a des airs de sado masochisme. Malheureusement je ne pourrais vous en raconter davantage, je n’ai pas fini l’ouvrage.

Bien écrit, le roman pêche par l’élongation excessive des situations, un peu comme si Beyoncé avait voulu rentrer dans le string de Lady Gaga, ça coince aux entournures. Du coup, après avoir bien compris au bout de cinquante pages que la brave fille avait des idées simples mais des sentiments compliqués, on commence à se demander où l’auteur veut en venir.

Le livre reste merveilleusement écrit, c’est un plaisir de lecture.

7. Les Fables de la Fontaine – EEEE

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Les lecteurs assidus de ce blog ne s’étonneront pas de trouver les fables dans la liste de mes dernières lectures. Ayant applaudi récemment Fabrice Luchini dans un spectacle consacré à La Fontaine (voir critique dans ce blog), mon amour pour cette œuvre a été ravivé d’une façon que je n’aurais pas cru possible, c’est ainsi que l’on reprend des années plus tard, à l’âge décent où plus rien ne compte que vivre mieux, travailler moins et gagner plus, d’anciennes amours. Les fables me rappellent que le style est simplicité, je les prends en purge car le caractère porte mon style à la sophistication. Ce qui est mal.

 

 

  

8. Robe de marié – Pierre Lemaitre – EE

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Pierre Lemaître est un bon auteur de polars, et il est français. Ce qui est plutôt rare pour un américain. Cette dernière remarque est une totologie, c’est-à-dire une blague de Toto. Dans Robe de mariée, une jeune femme est accusée de meurtres atroces, elle en perd l’appétit et le sommeil, renonce à regarder Ce soir ou jamais et s’enfuit en province, du coup on comprend mieux sa dépression. Décidée à changer d’identité, de vie et d’apparence, elle monte une arnaque à l’agence matrimoniale, pas courant mais assez efficace. Elle finit par se marier à un allemand psychopathe qui n’est autre que réel auteur des crimes dont on l’accuse. Un jour, elle oublie de prendre son homéopathie, s’aperçoit du pot au feu et décide de se venger. Le nazi était pourtant excusable, sa maman ne l’aimait pas. Tout fini dans la joie et la bonne humeur.

Des longueurs gâtent un peu le plaisir mais le thriller est d’honnête facture. Les clichés se ramassent à la pelle, ils sont suffisamment bien agencés pour que l’attention ne s’étiole pas. Bon divertissement.

  9. L’acrobatie aérienne de Confucius – Dai Sije – EE

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Dai Sije est chinois. Il est donc petit, jaune et précieux. A l’image de ce livre dont le style poétique, la langue méticuleuse, évoquent l’art minutieux des porcelaines. C’est mignon dans le détail mais ça n’a pas de profondeur. Dans la Chine impériale, un empereur paranoïaque s’est nanti de quatre sosies afin de déjouer les complots de ses ennemis. Enfilade de chapitres comme autant de perles miroitantes, le roman décrit la vie de la quinte souveraine dont la principale activité semble être la copulation. Les positions sont variées et suivent un lexique fleuri rédigé par Confucius lui-même. Erotisme gentillet et entropie végétale sont au rendez-vous, l’auteur aime décrire les plans d’eau, les joutes amoureuses des rhinocéros et les pierres dans les allés. Heureusement qu’il y a les rhinos, sans eux on se croirait aux jardins du Luxembourg. Exotique et un peu vain. On pourra préférer le premier roman de Dai Sije, Balzac et la petite tailleuse chinoise.

 

 

10. La Culture d’Edouard – Edouard

Pardon.

Edouard.

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