Retour de vacances, de la culture du temps à celle de l'espace ou comment le touriste transforme peu à peu le monde en hall des expositions dans L'humeur d'Edouard hat-yao-beach-koh-phangan

De retour de Thaïlande, pays où le touriste écrasé de chaleur rend l’âme devant l’image d’un dieu gras et placide, s’imaginant que l’extase qu’il ressent par mimétisme a des airs de révélation quant elle n’est en réalité qu’un réflexe d’espèce, je me surprends à songer avec un peu de nostalgie aux plages enchantées de Koh Pangan, anse sablonneuse hérissée de palmiers, brise doucereuse, le temps passé à ne rien faire laisse au cœur le souvenir d’un paradis perdu. Ces rives alcalines offrent au touriste revenu des longs périples culturels un repos mérité. Repu de visions exotiques, l’homme retrouve sa condition de larve sur serviette de plage.

Le tourisme comme attribut spécifique de l’homo festivus ne trouve à s’exercer qu’à des milliers de kilomètres des lieux de nidations, l’espace devenu valeur normative de l’ouverture culturelle, c’est le nombre d’heures de vol qui garantit l’élargissement des horizons. N’ayant jamais jeté ma gourme plus loin que Fontainebleau, je devais jusqu’à présent subir l’inquisition des grandes consciences, voyageurs du monde et découvreur de jungles, le rouge au joue et l’impression douloureuse d’être l’esprit le plus étroit, le moins disposé à l’amour et à la tolérance que cette terre ait porté, il me suffisait d’avouer dans un murmure que je n’avais jamais pris l’avion pour qu’aussitôt le regard plein de compassion de mes interlocuteurs embrase ma fierté tout en jetant sur mes avis une ombre douteuse car il est désormais admis qu’une conviction qui n’a pas été frottée, épuisée, gommée par l’expérience de l’ « autre », du « différent » est une pensée fantoche, rigidifiée par un dogmatisme condamnable.

Je n’avais jamais voyagé, j’étais indigne d’avoir une opinion, à peine étais-je autorisé à émettre quelques commentaires sarcastiques concernant l’ergonomie des étuis péniens des bonobos. Que cette nouvelle culture de l’espace soit aussi récente que les évolutions technologiques qui ont permis son développement n’indispose pas les esprits résolument modernes, l’exploration du temps passé est activité de grand-mère, quand hier le premier de classe s’intéressait aux causes de la révolution française, aujourd’hui il part en Papouasie découvrir de nouvelles méthodes de bronzage. Le temps s’en va madame, reste l’espace à sillonner. La construction d’une identité ne peut pourtant se départir de l’enracinement dans une culture donnée et si cette culture est le labeur des siècles, il est fort à parier qu’une génération qui accorde davantage d’intérêt à ce qui est loin qu’à ce qui fonde son identité est une génération de moules. Une vague un peu plus forte et le coquillage est arraché de son rocher. Pauvre mollusque errant au gré de l’onde océanique, s’agglutinant par gravité aux masses flottantes et relativistes, son destin c’est la chute au fond des mers ou la cocotte minute.

Je suis un redoutable pessimiste, je l’ai toujours été, je me souviens qu’enfant je fermais le dernier bouton de ma chemise, tout en haut, sous le menton, pour que la mort ne me surprenne pas en débraillé. Aujourd’hui je considère d’un œil suspicieux la moindre nouveauté et s’il m’arrive de croiser un beau visage, je l’imagine toujours marqué de petite vérole. Sauf celui que je contemple tout les matins dans le miroir de ma salle de bain et dont une vilaine acné ne suffirait pas à détruire la grâce délicate et charmante. J’ai beau être pessimiste, cela ne m’empêche pas de m’examiner avec impartialité.

Le touriste est un indécrottable optimiste, il porte des culottes courtes dans la jungle, étale sur son front pâle une crème indice 30 et songe avec une affection pour lui-même qui démontre une santé de fer et un transit impeccable que le bonheur est à portée de tongs. Sa recherche du divertissement est insatiable, vrombissante mouche bleue parée à tous les décollages, il vole en essaim, s’abattant sur les cités impériales vieilles de cinq mille ans, saisissant de son œil à facettes ce que l’on peut voir, le fixant dans sa mémoire numérique, n’enregistrant qu’un souvenir volatil, repartant alors vers d’autres cieux, avides de nouveautés, de changements, d’instants précieux, zappant indéfiniment et ne s’appesantissant sur rien. Peu à peu il transforme le monde en gigantesque parc d’attractions, charriant sans y prendre garde le pollen d’une civilisation mondiale et aseptisée où les valeurs de tolérance, de démocratie, de non violence et surtout d’argent finissent de tuer les cultures qu’ils ont commencé par violer. Angkor, Abou Simbel, Teotihuacan, étapes d’un même parcours. Sur le sentier lénifiant des tours operateurs, l’homme moderne répand le même parfum, indiscutable odeur de sainteté contemporaine où le moindre tas de pierre exauce le rêve d’une gentille humanité ouverte, tolérante et pacifique. Monstrueux paradoxe, ils ne peuvent exercer ce débilitant pouvoir que sur des sites édifiés par des civilisations anciennes, violentes, fermées, irréductibles au doux commandement des droits de l’homme. Ce cher Philippe Muray ne se trompait pas lorsqu’il composa son Tombeau pour une touriste innocente, le touriste est un terroriste, plus dangereux encore car il est armé des meilleures intentions.

Après avoir transformé le monde en musée, acculant les cultures survivantes à une mort programmée sous le verre d’une vitrine, le touriste se trouvera fort aise à tous les coins du globe. Consommateur de l’instant, oublieux qu’il est le fruit d’une histoire, ne s’intéressant qu’au moyen de combler le présent, il errera sur les sentes balisées à la recherche du sens.

Je suis pessimiste et sans doute un peu injuste. Je me laisse emporter et ce n’est pas bien, ce soir je lirais deux pages de Libération pour me punir.

Edouard.

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2 Réponses à “Retour de vacances, de la culture du temps à celle de l’espace ou comment le touriste transforme peu à peu le monde en hall des expositions” Subscribe

  1. Anonyme 9 janvier 2012 à 18:30 #

    dénonciation pertinente de l’homo tourismus.
    comment réenchanter ce monde artificiellement enchanteur ? telle est la question qui ne manque pas de surgir à la suite des nombreuses analyse de ce blog, un début de réponse se trouve sans doute dans l’écologie humaine, pas celle d’Eva Joly si vous voyez ce que je veux dire…bref, il faut aborder, proposer, disséquer, argumenter, soupeser, labourer, ouvrir des pistes pour sortir l’homme moderne de ce fatras qui le tire inexorablement vers le bas ! invitation à pousser la réflexion plus loin, plus haut, plus fort.

  2. carolineM 19 janvier 2012 à 10:44 #

    Pour ma part je pense que la confrontation des cultures est nécessaire et permet d’accéder à une analyse critique de celle dont on est issu, tant qu’on n’a pas voyagé il manque une dimension à notre vision des choses…
    « Réenchanter le monde artificiel? » C’est à la portée de tous:partir avec un vol sec et se laisser porter au gré des
    rencontres…
    Je me permets de partager le lien vers le blog d’une amie journaliste qui tend à faire découvrir à ses trois enfants la richesse des rapports humains a travers le monde, au delà des différences de cultures:

    http://luluetsidonie.canalblog.com/archives/escapade_en_birmanie__ete_2011/index.html

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