Les 10 livres qui font du démon un personnage de roman dans Les lectures d'Edouard diableQuand j’étais petit, aussi haut que trois melons superposés mais fin, mais sage, mais intelligent, j’avais si peur du diable que je criais « Au feu ! » près des télévisions. Mes parents m’avaient appris que la chatoyante lucarne était résidence préférée du démon. Comme le répétait à l’envie notre cher abbé des dimanches midi, l’odieuse facette ornait les pompes du grand cornu d’un scintillement trompeur. Bien qu’il me semblât étrange qu’un bouc éprouvasse le besoin d’une paire de chaussures, je n’osais contredire le vieux clerc. Je ne comprenais pas en quoi la vision de godasses étincelantes pouvait compromettre notre salut éternel, je mangeais mon gigot en silence, songeais que les charentaises de mamie Jacotte nuisaient bien plus sûrement à l’atmosphère qu’un écran opalescent et dardait sur l’ecclésiastique un regard si plein de fausse aménité que le bougre piquait un fard dans ses flageolets. Après le déjeuner, je ne manquais pas de saupoudrer la semelle intérieure de mes santiags d’un talc consacré, exorcisais mes tatanes d’une aspersion d’eau bénite et finalement vaquais pieds nus à mes occupations de petit garçon sage.

Aujourd’hui, je suis beau et fort mais j’ai toujours peur du diable. Lorsque je l’aperçois dans le métro, je change de voiture. Il est de forme indistincte, d’odeur indécelable et n’émet aucun bruit, il est aussi invisible qu’un trait d’esprit dans un discours de Ségolène. Pourtant, à son approche, dans la cavité raisonnante où s’insère mon âme tinte le battant de l’effroi, agité par je ne sais quelle prescience, il s’écrase contre les parois et ça fait tilt. Je ne suis qu’une cloche, un gros bourdon doté d’un périscope à méchants. Je sursaute alors, lève les yeux, croise la pupille impavide de mon voisin et comprend à sa mine transparente qu’il est aussi innocent que l’agneau de la fable. Entre ses mains un livre dont j’ai une opinion médiocre, le sentiment de ma supériorité intellectuelle embrume mes écoutilles, le diable est là et c’est l’orgueil.

Le démon est un esprit malin, ange déchu qui se croyait suffisant, il susurre à nos esgourdes consentantes que nous sommes des êtres nécessaires, sublimes, doués d’une existence que nous devons entièrement à nos propres mérites. Plantant son œil torve dans la confusion de nos sentiments, il fascine l’ego, le persuade de son génie et finit par le convaincre de son omniscience. Heureusement, j’ai usé mon fond de culotte sur les bancs des salles de catéchisme et je sais bien que je ne suis rien, rien qu’une bulle, elle s’élève ou s’écrase selon la qualité de l’air qui la gonfle, un souffle de la grâce l’envoie au septième ciel, l’haleine putride du moi la plonge dans les ténèbres. Je suis en veine onirique. Confronté à l’effroyable perspective d’être plus nécessaire à l’avancement du monde que mon voisin de métro, je me lève, m’exclame « Que trépasse si je faiblis ! » et sors de la rame sous le regard plein d’admiration et d’amour des voyageurs. Moi aussi je les aime, je sens bien qu’ils voudraient crier « Vivat », leur discrétion les honore.

Les littérateurs ont le morpion de l’orgueil planté dans l’entendement, ceux qui font profession de culture ont toujours au fond de la conscience un farfadet diabolique qui fait croire en l’opportunité de leurs avis. Quand je croise un éditeur, je l’imagine accompagné d’une chèvre méphistophélique, la chèvre méphistophélique ressemble à la chèvre standard mais son lait est imbuvable et le fromage qu’on en tire à l’odeur des dessous de Loana, elle bêle une rengaine stridente « Bêêêêle, tu es grand, tu es beau, t’es l’meilleur mon coco ! ». Nul étonnement que le diable ait offert aux écrivains de toutes sortes matière à romancer. Du diable amoureux de Cazotte en passant par le Faust de Goethe et jusqu’aux charmantes sorcières d’Eastwick de John Updike, l’innomable a les traits séduisants de Narcisse, il attire ses victimes dans le piège de l’orgueil, les persuade qu’ils sont beaux, intelligents, maîtres de leur destin, il ne demande qu’une chose, un peu d’âme à pourrir. Les malheureux finissent encore plus malheureux qu’avant.

Les livres qui font du démon un personnage de roman sont rarement lègers.

1. Sous le soleil de Satan – Bernanos

Un jeune prêtre de campagne croise le diable dans un chemin. Sa paroisse est mitée par les rancœurs, les basses compromissions, l’impiété, les hommes souffrent et se révoltent contre Dieu. Premier roman de Bernanos. Chef d’œuvre.

2. Là bas – Huysmans

Messes noires et rites satanistes dans un Paris crépusculaire. Troublant. Si l’on devait un jour me demander un qualificatif pour décrire le style de Huysmans, on ne sait jamais, sur le plateau de Secret Story par exemple, je dirais « coruscant », je suis bien sûr qu’on me regarderait alors avec des yeux de soucoupe. Il faut se préparer à l’éventualité d’utiliser un dictionnaire toute les trois lignes avec ce cher auteur à barbichette, converti sur le tard au catholicisme et dont j’ai déjà critiqué l’un des livres dans cette colonne, suivez le guide.

3. Le maître et Marguerite – Boulgakov

L’un de mes livres favoris, Belzebuth est un gros chat libidineux qui fume le cigare et Satan porte le smoking. Classique et magnifique.

4. Le moine (de Lewis) – Antonin Arthaud

Quand Antonin Arthaud s’empare d’un roman gothique paru à la fin du XVIIIème siècle, il en fait un récit sombre, médiéval, d’une poésie morbide et romantique. Le satanisme est partie liée avec la luxure qui embrase le moine. D’un fantastique un peu désuet, l’histoire combine habilement les clichés du genre, divertissant.

5. Le démon – Hubert Selby Jr

Le démon qui s’empare du personnage principal du roman de Hubert Selby Jr, c’est le désir sexuel. Un désir qui devient si violent qu’il ne peut bientôt plus le contrôler. Analyse psychologique d’une finesse inouïe, style extraordinaire, nous sommes vraiment dans l’esprit de ce pauvre Harry, entre remords, crises d’angoisse et funestes obsessions. Chef d’œuvre.

6. La peau de chagrin – Balzac

Si vous ne l’avez pas lu au cours de vos années collège, j’en parlerai à madame Carton, elle se rappellera à votre bon souvenir.

7. Le portrait de Dorian Gray – Oscar Wilde

Classique incomparable, vu au cinéma, à la tévé et dans les supermarchés. Le diable est dans l’espoir de survivre mais la mort est inéluctable, quand elle survient, elle est moche.

8. Le journal d’un curé de campagne – Bernanos

Le diable se cache là où on ne l’attend pas, dans le cœur d’une comtesse dévote dont le petit garçon est mort. Le diable, c’est de ne pas se résigner. J’ai déjà critiqué ce livre dans cette colonne ainsi que la pièce qui en a été tirée, suivez le guide. Sublime et bouleversant.

9. Les sorcières d’Eastwick – John Updike

Petit roman sans conséquence où les desperate housewives d’un trou paumé d’Amérique jettent des sorts et rencontrent un monsieur qui porte le bouc, pas sur son dos mais autour du menton. Une suite vient de paraître.

10. Le maître des illusions – Dona Tartt

Ce roman doit de figurer dans cette liste à son atmosphère étrange, empreinte d’un sombre mystère, surréalisme mâtinée de satanisme sur un campus américain. Histoire d’étudiants et coup de maître pour Dona Tartt qui publiait là son premier roman.

Edouard.

2 Réponses à “Les 10 livres qui font du démon un personnage de roman” Subscribe

  1. vianney 23 septembre 2011 à 10:50 #

    sans aucun rapport avec l’article, une nouvelle preuve de la sénilité galopante de Michel Serres:

    http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2011/09/22/gauloiseries-asterix-est-il-fasciste-michel-serres-lance-un-debat-de-chercheurs/

    Vous allez rire

  2. Edouard 23 septembre 2011 à 11:23 #

    Effectivement, le pauvre, c’est bien triste (et à la fois très drôle). Pourvu qu’il continue à nous désopiler la rate de cette manière, cela me rappelle un article assez jouissif:
    http://www.slate.fr/story/39121/asterix-lucky-luke-gaston-lagaffe-sens-caches-bd-enfance
    Vous allez rire (aussi)

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