Tout, tout de suite - Morgan Sportès - EEEE dans Les lectures d'Edouard Sportès1Mes amis, mes amours, la vie est dure mais c’est la vie.

Hier, alors que je sortais frais comme un gardon d’un de ces événements festifs sans conséquence où le temps passé à ingurgiter des bulles laisse à l’estomac une impression de stratosphère, j’empruntai la ligne 4 du métropolitain pour rejoindre mes pénates luxembourgeois. Dans la voiture, il y avait foule. Les commodités strapontines étaient relevées afin d’agrandir la zone d’encastrement des chaires. J’avais dans la main droite la fesse d’une étrangère, celle de gauche pétrissait une épaule, mon corps entier épousait une forme patatoïde d’un volume sensiblement inférieur à celui dont il disposait dans les conditions ordinaires de température et de pression. Je sentais au fond de moi un vent de révolte se lever. Je me raisonnai, tentai de retenir la tempête, regrettai amèrement la dixième coupe de champagne et finis par me résigner. Je gagnai ainsi cinq centimètres carrés mais l’atmosphère s’en trouva singulièrement alourdie.

A quelques pas de moi, une jeune fille brune était restée assise sur le battant d’un siège d’appoint. Indifférente aux regards courroucés des voyageurs d’âge mûr, elle regardait devant elle avec l’air farouche d’une moule accrochée à un bout de lichen. Une minute s’écoula, nous formions un magma humain d’apparence plastique mais dont la résistance interne commençait à montrer des faiblesses préoccupantes, je craignis qu’une fissure un peu plus large ne laisse échapper la coulée brûlante de l’exaspération, je priai pour que la vieille cathareuse m’unissant à la byzantine ne soit pas cette lézarde.

Mon vœu ne fut pas exaucé. Le grelot aux tifs violets tintinnabula « Mais enfin mademoiselle, vous pourriez vous lever ! ». La galette sarrasine darda un œil si mauvais sur le tromblon qu’elle l’aurait changé en pierre si ce dernier n’avait été fossilisé depuis longtemps. Elle aboya « Hé la vieille, chu fatiguée ! Tu m’importunes !», cette dernière apostrophe ne relève pas du niveau de langue réellement employé. Ma conscience réprouvant le degré d’évolution conduisant à proférer de tels borborygmes, je ne reproduirai pas l’insulte dans cette auguste colonne, elle déchira mes tympans, je la conjurais en traçant trois signes de croix dans les airs et en invoquant des images apaisantes de hot dog et de Pamela Anderson.

En m’extrayant de la rame, je songeais à l’aventure. J’écrasai le peton de la fâcheuse et m’enfuis aussi lâchement que l’autorisaient ma constitution fragile et mon peu de goût pour le combat de rue, surtout avec un adversaire féminin d’un genre aussi viril, cette dernière remarque est le seul accommodement à la théorie du gender que vous trouverez dans ce blog. La jeune oiselle au plumage de ténèbres, mon dieu, quand je fais des phrases, j’ai le sentiment d’être un roi, un loup, une star de cinéma, n’avait pour autre philosophie que l’injonction rappelée en titre du dernier ouvrage de Morgan Sportès : Tout, tout de suite. Je veux, je prends.

Barbare d’un monde nouveau, elle concevait que ses désirs compromettent le confort des autres voyageurs mais n’y voyait pas motif à rétractation. Comment l’aurait-elle vu alors que l’industrie culturelle baigne ses esgourdes du flot continuel des nouveaux impératifs identitaires « Etre ce que l’on veut » « Réussir à tout prix », « You are what you are » (dernière campagne de Levis), « Get rich or die tryin » (50 centimes), « Je veux tout et tout de suite » (Booba). Les modèles qu’on lui propose sont des rappeurs récidivistes, des semi-putes emperlousées, des icônes enfin, dont la réussite s’évalue aux nombre de carats pendants à leur oreille.

Dans une société qui nie toute valeur surhumaine comment s’étonner qu’une vie heureuse se circonscrive aux limites du matérialisme le plus primitif ? Tout est marchandise, tout est consommable. La loi de la matière est la loi de la jungle. Si tu veux être, possède ! Si on t’en empêche, écrase ! Tu agis pour le bien, tu agis pour toi. Il suffit de regarder quelques secondes de TF1 pour bien s’imprégner du message. Patrick Le Lay peut être content. Evidemment, qu’un moucheron butine le potage, vice de fondation détruisant le bel existentialisme des pauvres, n’a pas encore été signalé dans Les Inrocks, ce n’est pas parce que l’on possède que l’on existe, on ne possède vraiment que ce à quoi on renonce (Simone Weil). De cela, la société moderne s’en tamponne le sauciflard avec des mines de Ponce Pilate, elle abêtit toute une génération de moules à force de divertissement et de technologie débilitante. Elle oublie que dans le sombre creuset de ses laboratoires, un dépôt irréductible se forme, ce n’est pas un résidus, c’est le vrai produit de l’expérience. Sédiments occultés par les augures médiatiques, ce sont les nouveaux barbares, ils n’ont plus de repère, plus de valeur, plus rien que l’espérance de posséder, enfin, à leur tour. Alors ils trafiquent, ils prostituent, ils vendent, volent et dévastent. La société nourrit les cancrelats qui sapent ses fondements.

 infantilisation dans Les lectures d'Edouard

Tout, tout de suite est le roman terrible de la rentrée. De ces romans qui donne une vision si limpide de la société dans laquelle nous vivons qu’on ne peut sortir après sa lecture sans jeter un œil circonspect sur nos contemporains. Reconstitution minutieuse et sans fard de l’engrenage fatal qui conduisit en 2006 un groupe de jeunes des cités à retenir en otage un juif, à le torturer et enfin à le tuer d’une façon ignoble quand il devint clair qu’il n’obtiendrait jamais la rançon réclamé. C’est l’histoire du gang des barbares. D’une banalité terrifiante, le récit fait s’agiter des enfants d’aujourd’hui, sans repère, sans culture sinon celle de la télévision, réalité déguisée en vieille pute, clinquante et cacochyme, des gamins sans conscience morale, bêtes stupides, uniquement préoccupés par la satisfaction de leurs désirs. Ils ont 16 ou 17 ans, filles ou garçons, tous convertis à l’islam sans que cette conversion leur confère la moindre spiritualité, ils habitent des tours, écoutent du rap, ne voient le monde qu’à travers le prisme du marché, tout est marchandise, tout est consommable, je veux, je prends, tout, tout de suite. Nouveaux barbares façonnés aux détours, mais peut être plus justement au cœur même, d’une société qui érige le spectacle du moi en horizon indépassable. Leur chef a 25 ans, il ne reconnaît plus le réel, il n’a plus l’intelligence pour cela, il erre dans ses fantasmes, dans un monde où il est le seul habitant, l’unique autochtone. Quand sa comète percute le réel, elle tue un innocent.

Ecrit sans concession, sans compassion aussi, presque documentaire, glacial, le récit fait froid dans le dos. Indispensable. EEEE.

Edouard.

De la déréalisation du monde

L’homme moderne, cet insecte

Du divertissement

L’humeur d’Edouard

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