Accueil L'humeur d'Edouard La révolution numérique ou la mort du roman

La révolution numérique ou la mort du roman

biblio_numerique[1]

La révolution numérique ou la mort du roman dans L'humeur d'Edouard biblio_numerique12-300x189Je lisais ce matin que le temps consacré à la lecture avait si drastiquement diminué depuis 20 ans qu’il était fort probable qu’un jour prochain nos enfants nous regardent avec un air de crasse incompréhension lorsqu’on leur parlera de romans. Le cerveau des plus réactionnaires sera peut être traversé d’un éclair, ils se souviendront alors qu’en des temps reculés l’homme lisait des livres qui ne racontaient rien ou alors si peu.

Le roman ne remonte pas au jurassique, encore moins à l’antiquité, sa naissance est inscrite dans le cours de l’histoire comme celle de l’imprimerie, du croissant au beurre ou de la mini-jupe, on peut prévoir sa mort dans un avenir proche, il montre déjà des signes de débilité, le roman cacochyme, celui qui égrène le même rosaire pour un homme mort, est devenu la norme, petit récit de petites gens autour de petits problèmes, problèmes à la mesure d’une époque et la mesure de notre époque est infinitésimale. L’arpenteur du monde est désormais informaticien, il compte les octets, aligne les pixels, additionne les signes, décalque le monde par bout microscopique, quand vient le moment de contempler son univers il s’étonne de le trouver si peu ressemblant avec le réel, c’est que sa myopie lui aura fait manquer le sens.

L’histoire du roman est très intimement liée à celle des technologies qui ont permis sa diffusion, dès lors pourquoi s’étonner qu’une révolution technologique entraîne la modification profonde de nos habitudes de lecture ? Si la moule avait été dotée de dents, il est fort à parier que son régime alimentaire aurait compté davantage de viande, la gastronomie lilloise aurait été inexistante et Spielberg aurait réalisé un film sur un coquillage furibard, l’évolution est matérialiste, l’homme, qui ne l’est pas, s’adapte. L’homme est une bonne poire. C’est également une grosse feignasse. Je m’excuse auprès des bienheureuses lectrices de ce blog, l’usage du féminin est abusif dans ce cas, mon cœur saigne à l’idée d’offenser le sexe concave, féministes de tous poils, longs, courts ou brossés, pardonnez moi. La technologie donne un accès facile à la connaissance, une connaissance qui s’apparente plus à la vision fragmentée, parcellaire, kaléidoscopique de l’univers qu’à une assimilation durable du réel. Dès lors que la technologie favorise la pente naturelle de l’homme à la fainéantise, il ne faut pas s’inquiéter que ce dernier délaisse les fastidieux outils d’appropriation du réel que sont les romans. Il préfère zapper, surfer, twitter, aucun risque de se froisser l’oignon.

La nature humaine porte l’espèce dotée d’une âme, les lapins n’en font pas parti, à la rigolade, c’est-à-dire à la jouissure du présent, néologisme astringent dont l’invention doit beaucoup à Ségolène. Mes amis, nous sommes des rigolos, nous n’aimons rien moins que nous divertir, oublier un moment que nous n’existons pas, dois-je rappelé aux méchants la phrase de sœur Simone « L’enfer, c’est s’apercevoir qu’on n’existe pas et ne pas y consentir » ? Tous les moyens sont bons pour oblitérer le sentiment de notre propre vanité, parmi ceux-ci les technologies de l’information offrent un panel de choix, internet, télévision, divertissez vous ou mourrez. Le roman est également un divertissement mais c’est un divertissement retors, son usage est moins commode, il faut du temps pour l’apprivoiser, du temps pour le comprendre et ce temps nécessaire à la réflexion, à la maturation des idées, est un vilain traquenard où se tendent les filets de notre finitude, dans ce temps peut se déployer la conscience de soi, la conscience de notre contingence, alors on préfère allumer le poste et zapper, changer, réduire au maximum ce temps pour soi qui mène à l’abîme de notre ignorance. Je suis en veine lyrique ce soir, j’ai la plume gonflée de gros mots.

La fin du roman est inéluctable. Il mourra pour les raisons qui l’ont fait naître. La technologie a permis son émergence, elle signera aussi son arrêt de mort. Avec sa mine de Ponce Pilate revenu du tribunal, elle étouffe peu à peu le roman en proposant des divertissements plus accessibles, plus faciles, plus immédiats. Le numérique n’est pas le nouveau support du roman, il façonne une nouvelle proposition, les éditeurs ont bien raison de pousser des cris d’orfraie, ils rateront ce virage, déjà la distribution du livre papier est moribonde, demain les auteurs publieront directement sur internet et les œuvres qui connaîtront le plus d’engouement seront celles qui flatteront l’encolure du gros animal, celles qui favoriseront la tendance fainéante et rigolarde de l’homme moderne. Le numérique ne remplacera pas le roman, l’art du roman est intrinsèquement lié au papier, en revanche il permettra l’éclosion d’un nouveau type d’œuvre, la création romanesque devenue sénile et démocratique sera remplacée par l’informatique, cette dernière produira de beaux objets mêlant astucieusement les plaisirs, images, animation, texte, vidéos, l’édition numérique sera une nouvelle forme d’innovation.

Le roman papier ne disparaîtra pas, dans cinquante ans il sera la résurgence d’un passé devenu histoire, ultime ringardise à la mode, branché, définitivement branché. Les gens qui lisent peu ne liront plus ou alors des écrans.

Je relis mon article, c’est un panier plein de phrases, j’aurais dû choisir mais on ne choisit pas quand on écrit à 19h après une journée de labeur.

L’homme est un animal pragmatique, feignant et rigolo, heureusement c’est également un animal métaphysique, mes chéris c’est dans cette dernière caractéristique que doit résider notre espérance, le roman n’est pas mort, cette sentence est un acte de foi.

Edouard.

Sur le même sujet:

Le divertissement comme vision du monde

Les 10 romans qui prouvent l’existence de Dieu

Pourquoi je décidais de jeter ma télévision

Ingrid Betancourt, le roman comme appréciation du réel

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par edouardetmariechantal
Charger d'autres écrits dans L'humeur d'Edouard

3 Commentaires

  1. vianney

    16 novembre, 2011 à 12:58

    Je fais peut être montre d’un optimisme coupable mais j’aurais tendance à parier sur le conservatisme naturel du lecteur authentique.

    Par ailleurs, auriez-vous des conseils de lecture sur l’histoire du roman (mis à part « le mensonge romantique » de Girard et la tétralogie de Kundera) ?

    Répondre

  2. Edouard

    24 novembre, 2011 à 20:53

    Désolé Vianney, je n’ai pas de conseil de lecture à vous donner à propos de l’histoire du roman, il semblerait que ce soit plutôt vous qui m’en donniez d’ailleurs, merci. En revanche, je vous recommande le dictionnaire égoïste de la littérature française de Charles Dantzig, c’est assez revigorant, sans doute un peu poseur, précieux, l’auteur est cabotin mais il dépoussière les vieux mythes littéraires avec vigueur. Je conseille aussi, si vous ne l’avez déja lu, La littérature sans estomac de Pierre Jourde, hilarant. Cela dit, l’approche de ces deux ouvrages est moins philosophique que « dilettante », les deux écrivains ayant une tendance au butinage. Enfin il me semble qu’il existe un livre d’entretien entre Umberto Eco et Jean Claude Carrière à propos de l’histoire des livres « N’essayez pas de vous débarrasser des livres », intéressant car ils ne partagent pas du tout mon avis.
    A bientôt, je crois que vous aurez des choses à dire sur mon prochain billet…

    Répondre

  3. Vianney

    14 mai, 2012 à 13:24

Laisser un commentaire

Consulter aussi

Toujours LA – Bruce Wagner – EEE

  Une star est une personne à laquelle le charisme confère un grand pouvoir d’attrac…