Impasse Adam Smith - Brèves remarques sur l'impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche - Michéa - EEE dans Les lectures d'Edouard MIMICHEA1Jean Claude Michéa est honnête, c’est une qualité rare, surtout pour un socialiste. Heureusement pour le lecteur, il fait également profession de penser, métier dont l’exercice requiert plus qu’aucun autre cette vertu. L’honnêteté intellectuelle appartient à l’ordre des humilités, on ne l’enseigne pas à la Sorbonne mais on devrait, nul doute que les bienheureux habitants des cercles spéculatifs respireraient un air moins sec s’ils étaient assujettis à la délicate obligation de soumettre leurs théories au réel.

A force de concevoir de jolies théories chantournées dans l’ébène des opinions publiques, nos savants olibrius se changent en aéroplanes, ils survolent placidement le marasme, gonflés de certitudes, la mine préoccupée de stratosphère, ils n’ont pas un regard pour le grouillement du sol, tectonique du réel dont la pestilente métaphysique est si irréductible à leur système qu’ils préfèrent nier son existence: le réel n’existe pas, tout est relatif. Michéa n’a pas de pince nez et il a les pieds dans la merde, grâce lui en soit rendue. C’est ainsi qu’il s’attaque au mythe du libéralisme, mythe fondateur de l’homme moderne, conte endormeur de petits garçons sages.

Dans son livre Impasse Adam Smith, le vaillant bretteur assume crânement son socialisme à la mode orwellienne, du nom de George Orwell, pas le frère d’Orson, ni le cousin de H.G. mais l’auteur fameux de 1984. Vous serez peut être étonnés que je loue en l’auguste colonne l’ami Jean-Claude, les plus perspicaces de mes lecteurs auront en effet décelé sous les sinuosités assez fumeuses des formules un esprit réactionnaire, pour ne pas dire droitier. Michéa est réputé de gauche, il n’aurait donc rien à faire sous les fleurs que je lui lance. Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas tourné casaque et ma conscience est ambidextre. Je suis toujours un ectoplasme, j’ai des rêves de jésuites et des désirs de nonnes, je suis à la droite de la gauche, ce qui fait une belle jambe à Josyane, qui est unijambiste. D’ailleurs je n’ai pas de casaque, je n’ai jamais voté de ma vie, pardonnes-moi Jamel, et le dernier meeting ayant bénéficié de ma présence contemplative est une conférence de presse donnée par Omar Sy. J’ai bien ri, c’était à 19h et je suis d’humeur facétieuse entre 18h45 et 19h15, vous noterez ainsi que le deuxième paragraphe de cet article a probablement été rédigé dans cet intervalle.

La vérité est que Michéa n’est pas de gauche, en tous les cas pas de cette gauche si vantée dans les médias et dont on a fait définitivement le camp du progrès, le camp du bien. Il y a un nœud dans la planche de salut, le socialisme auquel se réfère Jean Claude n’est pas l’héritier des lumières mais le fils naturel des mouvements ouvriers anglais du début du XIXème siècle, ceux qui naquirent au revers d’une modernisation industrielle génératrice de conditions de vie dégradées. Si la gauche du jour est prompte à reconnaître son origine humaniste, c’est le parti de la raison, le parti de Voltaire, elle s’est en revanche irrémédiablement séparée de son socle ordinaire, socle qui ne répond à aucune théologie, aucun ordre si ce n’est celui des solidarités prolétaires. C’est en cela qu’elle est libérale, beaucoup plus qu’elle ne le prétend, on ne peut pas distinguer le libéralisme économique d’Adam Smith du libéralisme philosophique édifié sur le postulat d’une raison omnipotente.

Le libéralisme est le fruit des lumières, fruit sec dont l’éclosion libérera les graines de la modernité. Historiquement il se construit par opposition à l’ancien régime. Au début du XVIIIème siècle aucune révélation religieuse ne semble en mesure d’ordonner le monde de façon harmonieuse, la société est parcourue par les remous d’une contestation grandissante, les honorables penseurs à bulbes des temps passés s’interrogèrent alors sur le moyen d’organiser une société plus juste. Ce moyen n’était pas Dieu, c’était la Raison, « lumière naturelle », condition nécessaire et suffisante à l’édification d’un monde pacifié, c’est-à-dire gouvernable. Ils replacèrent l’homme au centre du système et finirent par convenir que l’homme trouvait en lui les causes de son existence, qu’il existait indépendamment de toutes relations intersubjectives, inexorablement autonome, libre.

Mes amis, il y a un morpion dans la culotte de l’homme libéral, si la raison est nécessaire à l’élaboration d’un système cohérent, en quoi serait-elle suffisante ? Surtout si l’on réduit la Raison à son inflammation positiviste, la pure rationalité conduit à donner foi à l’organisation scientifique de l’humanité, sorte de mécanique humaine, physique sociale selon le mot de Michéa, dont le moindre mouvement serait ébranlé par des engrenages parfaitement compréhensibles par la raison. Afin de concilier cette vue avec celle d’un homme totalement autonome, le dernier des cancres y décèlerait un paradoxe, le libéral met à jour une force déterminant les actions humaines. Comme Newton définissant la gravitation universelle pour expliquer le mouvement des corps, le libéralisme désigne l’ « intérêt » comme impulsion primordiale de toutes actions humaines. L’homme se conduit rationnellement lorsqu’il agit conformément à son « intérêt » bien compris.

Le libéralisme économique se construit intégralement sur cette idée, la fondation « utilitariste » de toute entreprise humaine est le soubassement des marchés, le libre échange n’étant pas autre chose que l’imbrication rationnelle des intérêts de chacun…

Dans le cadre de cette pensée, l’homme se singularise indépendamment de tout lignage, de toute communauté, il n’a d’autre identité que celle que lui confère son intérêt, il est un atome mobilisable à tout instant. Or, nul besoin d’être Michéa pour se reconnaître un père et une mère, un héritage et une communauté, nous sommes au cœur d’une toile dont le tissage révèle l’absolue nécessité des relations intersubjectives, nous n’existons pas sans les autres. Le libéralisme triomphant dont la manifestation la plus éclatante est la mondialisation des économies et bientôt des cultures, transforme l’homme en monade, il atomise les sociétés par la fission des noyaux identitaire et familial, cet homme moderne est celui que défendent la gauche et les partisans du progrès, c’est-à-dire du bien.

Michéa rappelle dans cette petite œuvre, petite par le nombre de pages mais très lumineuse, mais très instructive, que le vrai socialisme s’est édifié par opposition à la modernisation des moyens de production, qu’il n’est donc pas une doctrine du progrès et qu’enfin il est animé par ce qu’Orwell appelle le « common decency », c’est-à-dire l’intuition de l’attitude digne, décente, conforme à la morale naturelle. Ce « common decency » explique la possibilité du don, de l’oubli de soi dans les communautés populaires. L’acte gratuit est ce qui rend sa dignité à l’humanité. A la suite d’Orwell, il vante les mérites de l’homme ordinaire, ancré dans la réalité d’un contexte social et culturel, à des années lumières de l’homme moderne, libéral-libertaire, concept d’homme voguant indéfiniment dans l’éther en technicolor des bonnes consciences contemporaines.

La gauche du jour n’est plus socialiste, elle se réclame du progrès, de la raison, des lumières, elle ne devrait pas. Michéa lui laisse volontiers ces références.

Pour ma part, si je suis convaincu que le libéralisme est une doctrine corrosive pour la dignité de l’homme, je ne crois pas en l’ « homme ordinaire » si cher à Jean Claude Michéa. L’homme ordinaire est capable de don mais il est également capable de haine, la nature humaine me semble plus complexe, les solidarités prolétaires n’ont jamais garanti l’arrêt des violences. Je reste persuadé enfin que seule la révélation religieuse conduit les hommes à se comporter en homme, c’est-à-dire en fils de Dieu mais c’est une autre histoire et c’est un autre article. Il est 22h et j’ai assez abusé de votre patience. A bientôt. Lisez ce livre ! EEE.

Edouard.

A propos du premeir paragraphe, voir également:

L’inexorable victoire de l’Esprit ou le déclin de l’intelligence

Clémentine Autain chez Taddéi – Coup de gueule!

Des poissons carnivores, de la mort par décapitation et de la déréalisation du monde

A propos de l’économie de marché:

De l’art comme valeur marchande et d’une exposition qu’il faut voir aux Galeries nationales du Grand Palais.

A propos de l’homme moderne:

Prendre un verre au Café Etienne Marcel et s’apercevoir que le bobo est un autre pareil, se demander ce que cela signifie et finalement parvenir à la concluison que ce n’est pas important

L’homme moderne est un pou

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6 Réponses à “Impasse Adam Smith – Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche – Michéa – EEE” Subscribe

  1. jc 1 décembre 2011 à 11:59 #

    excellente analyse !comme bien d’autres, mériterait un plus large public que ce blog intimiste.

    en conclusion, belle mise en exergue du rousseauisme de Michéa et ouverture finale (à lire entre les lignes) sur la vraie nature de l’hommme blessé par le pêcher originel, son penchant naturel au mal mais également à la verticalité, bravo.

    j’ai particulièrement apprécié ton décryptage de la nucléarisation de notre société contemporaine. en plus c’est carrément tendance !

    précision => Orson, c’est Welles son nom et non Orwell, donc pas susceptible d’être le frère de Georges. Orson WELLES, que tu connais bien comme acteur et réalisateur américain…

  2. Edouard 1 décembre 2011 à 12:51 #

    Merci pour le compliment, il me va droit au coeur!

    Puisque tu tiens à souligner tous les rares effets « comiques » de ce post, je précise également que H. G. ne s’appelait évidemment pas Orwell mais Wells, auteur fameux de SF (pas que), La guerre des monde, L’île du docteur Moreau, L’homme invisible, c’est lui. SF qui a un peu vieilli mais qui donne généralement de très honorables blockbusters américains… Bon évidement, il n’y a sans doute que moi qui trouve ça drôle…

  3. vianney 2 décembre 2011 à 0:54 #

    Vous êtes décidemment doué pour l’humour non-sense (désolé pour l’anglicisme, mais c’est après-tout le terme consacré) mais vos spéculations philosophiques sont souvent un peu empressées (faute de temps j’imagine):

    Je vous recommanderai donc la lecture de Bouveresse, qui, à mon avis, correspond au prototype du genre de philosope que vous aimerez lire.

    Deux livres en particulier (pas chez Flam’, faudra les payer ceux-là:)):

    « Peut-on ne pas croire ? » et « pourquoi pas des philosophes » tous deux publiés chez l’excellente maison Agone (dans le second, un texte particulièrement brillant sur l’anti-philosophie de Valéry, et une critique bien bien virulente de la pauvre vision heidegerienne de la technique)

    Bon, et toujours, je vous le conseille de nouveau, la série d’ouvrages « les carrefours du labyrinthe (6 volumes)de Castoriadis (un des maitres de Michéa en l’occurence).

    Pour une critique rapide mais équilibrée des thèses de Michéa:

    http://luette.free.fr/spip/spip.php?article150

    Voilà, et vive Richard Hawley:

    http://www.youtube.com/watch?v=qMSkPtdwlzs

    http://www.youtube.com/watch?v=VYQEy2EYHec

    http://www.youtube.com/watch?v=SuErYiaooCA

    http://www.youtube.com/watch?v=dFogRBFT-GU

  4. Edouard 1 janvier 2012 à 15:42 #

    Désolé Vianney, je ne découvre votre commentaire que maintenant, la faute à mon hébergeur qui migre vers une nouvelle version depuis maintenant deux mois, rendant l’administration du blog très difficile… Merci pour vos conseils de lecture, je ne manquerai pas de vous faire un retour! Il faudra décidément que je découvre Castoriadis (j’ai retenu Lasch de vos précédents commentaires, vraiment très bien, merci), très bonne année!

  5. carolineM 29 avril 2012 à 15:20 #

    HG wells, qui a également très bien inspiré Lodge pour son dernier livre…!

  6. Joseph 8 mai 2012 à 22:26 #

    Bonjour Edouard comment ça va chez Flam’ ? Avez vous trouvé le temps de vous consacrer à la lecture de Castoriadis ?

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