Le

Hier soir, à la sortie d’un bouge infâme où flottait un air de vulgarité sentant la chaussette sale et la trogne, je me trouvais sur le trottoir parisien, la pensée en vrac et l’œil dressé vers les étoiles. La nuit bleue tirait ma pupille, aspirant vers les cimes hérissées de zinc une conscience grosse de réflexions obséquieuses, de jugements définitifs, de considérations oiseuses et purulentes, de rires gras, le sel de la conversation urbaine en milieu germanopratin. Appuyé contre un réverbère, je songeais avec mélancolie à la petitesse de nos âmes, le dégoût soudain des ambitions humaines obscurcit un instant mon lumineux et je tapais violement sur le sol. A côté, un groupe de pralines à lunettes fumait en envoyant vers le ciel de sales volutes qui accrochaient le regard. L’une d’entre elles tourna la tête vers moi, un sourire fatigué abima sa bouche. La honte effleura les coutures de mon pensant et j’eus peur qu’une fausse connivence ne s’empare de nous, nous jette l’un contre l’autre, je relevais le chef, une humeur visqueuse poissa la ceinture de mon slip. Contre mon dos, le métal du réverbère faisait un sillon froid.

L’immensité du cosmos dans les mirettes, le sentiment étrange d’être de ce monde, de participer au déroulement de l’univers, misérable fétu ballotté par l’océan mais qui est peut être aussi l’écume de la vague, s’empara de moi, je ressentis avec une sorte d’intensité douloureuse ma présence au monde. Là, sur ce pavé, au milieu d’une ville enténébrée, entre deux façades aveugles ou perçaient des carrées jaunes, j’éprouvais mon existence, j’existais, composante misérable et nécessaire d’un formidable édifice, comme l’étoile scintillante, comme les arbres du jardin du Luxembourg dont je voyais pointer la cime mouvante, comme mes compagnes qui fébrilement tiraient sur leur cigarette d’étiques bouffées, j’étais là, sensible jusqu’à l’étourdissement, écoutant la rumeur de l’entour, le sentiment de participer à un tout confus et souverain emportant la moindre de mes pensées, vrillant ma volonté, j’étais là dans le monde et j’avais le monde dans la tête.

Cette prise de conscience, tempête existentielle balayant les certitudes les plus tenaces, celles qui s’arriment à notre personne, lierre étouffant qui donne l’illusion de vivre pour soi, psychologie débilitante qui fait miroiter un monde mesquin, réduit aux dimensions de l’homme, est un sentiment que Romain Rolland appelait le « sentiment océanique », il est souvent à la base des vocations philosophiques. La plupart des gens l’éprouve, devant un paysage sublime, au milieu de l’océan ou au sommet d’une montagne, le spectacle d’une nature grandiose a des effets purgatifs sur l’entendement, évacuées les idées reçues, ne reste que l’appréhension d’un moi emporté et confondu avec l’univers. On contemple la création avec un regard neuf, s’étonnant des objets que l’on tenait pour rien quelques minutes auparavant, un arbre nous émerveille, la vision d’une libellule butinant un nénuphar nous stupéfie, la vie éclate autour de nous, cela nous semble extraordinaire. Nous sommes aussi cette vie. Cet étonnement est source de réflexion, les questions sur notre identité, le sens du monde, la finalité de notre existence apparaissent avec une acuité particulière, débarrassée de cette pesanteur, cette prétention un peu niaiseuse que donnent les tons dogmatiques et péremptoires des discoureurs faciles, pignon sur rue et tribune médiatique.

Beethoven en promenadeLa majorité ressent cet émerveillement, cette connection mystérieuse, et la majorité l’oublie, elle en aura quelque fois la réminiscence, trace fuligineuse, queue de comète d’un sentiment qui l’aura livrée à l’abîme de son ignorance, révélation que toutes les sagesses d’Orient ou d’Occident ont décrit dans les mythes fondateurs. Certains, que la stupéfaction aura touché un peu plus que les autres, entretiendront ce questionnement et tenteront d’y apporter des réponses. Ce sont des philosophes ou des gourous, des sages ou des prêtres, ils valent peut être mieux que ceux qui examinent l’homme par le petit bout de la lorgnette et qui font d’une verrue plantée sur la création un monde à explorer, le centre de tout, d’un tout aux dimensions humaines.

Nombreux sont les artistes contemporains et particulièrement les cinéastes sélectionnés à Cannes qui oublient de s’émerveiller, qui négligent le monde, l’univers, pour s’intéresser aux petits travers de l’homme. Le règne du petit, de la rognure d’ongles, du curetage de nombril n’a pas fini de tuer l’intelligence, vouloir connaître l’homme en occultant l’univers dans lequel il est partie prenante, comprendre ses aspirations en rejetant l’universel, en reniant le mystère de la transcendance, c’est aller à la selle, on satisfait ses besoins par une vaine et stérile explication psychologique et on évite ce qui fâche, ce qui laisse supposer que l’homme n’est pas suffisant.

Si un jour, par une belle nuit, sur une pente rocheuse, face à la mer ou juste devant un petit miracle de la nature, vous êtes saisis par le sentiment océanique, laissez-vous porter. Vous n’en sortirez pas plus intelligent mais vous serez moins perclus de certitudes. En revanche si vous croisez Mère Thérésa, je vous suggère d’arrêtez de fumer.

Edouard.

 

A lire :

L’étonnement philosophique – Jeanne Hersch – Critique dans ce blog

Cartier-Bresson – Une histoire de la philosophie, de l’universel au brin d’herbe – Article dans ce blog

La philosophie comme manière de vivre – Entretiens avec Pierre Hadot

La photo au début de l’article est issue du très beau blog http://aiguebrun.adjaya.info/post/070809/Ocean-Vague-Marine.

Mots-clefs :,

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Les clics de Narcisse, du mariage pour tous et d’une chèvre mélancolique

Mes bien chers frères humains, petites chèvres et moutons bien gras, le mariage pour tous n’en finit pas de générer […]

La démocratie conchylicole ou le rêve français d’Eva Joly

Hier soir, devant un public encore vert, la candidate Eva Joly déclarait que sa conception du rêve français était « la […]

Impasse Adam Smith – Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche – Michéa – EEE

  Jean Claude Michéa est honnête, c’est une qualité rare, surtout pour un socialiste. Heureusement pour le lecteur, il fait […]

Retour de vacances, de la culture du temps à celle de l’espace ou comment le touriste transforme peu à peu le monde en hall des expositions

De retour de Thaïlande, pays où le touriste écrasé de chaleur rend l’âme devant l’image d’un dieu gras et placide, […]

La fête de la musique, la fête des petits merdeux

La fête de la musique est une invention de petits merdeux pour les petits merdeux. Tous les petits merdeux au […]

Fabrice Luchini – La Fontaine, Baudelaire, Hugo, Nietzsche… – Théâtre de l’Atelier – EEE

Fabrice Luchini est un être merveilleux. Un ange de nos campagnes descendu des sphères pour chanter les louanges de la […]

ArtDesign by Ellyn |
pour le plaisir....rêve,mag... |
converseyourself |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | lamioutta
| Précieux papiers
| Et un p'tit tour