Take Shelter est l’occasion d’aborder le sujet de la folie.

Take Shelter - Jeff Nichols - EEE dans Le cine d'Edouard take-shelterContrairement aux élucubrations les plus répandues, l’imaginaire du commun réduit les systèmes au plus petit dénominateur, sans d’ailleurs que cet argument nécessaire ne soit réellement suffisant, son intérêt essentiel étant son assimilation rapide et aisée par une intelligence moyenne, le fou ne manque pas de raison, il en use avec délectation. Il est des fous dont le rationalisme porte l’exercice du raisonnement à des hauteurs spéculatives si élevées qu’un esprit normalement aéré s’y trouverait asphyxié. Un esprit aéré est un esprit ouvert, c’est-à-dire un esprit perméable à l’inconnu, au mystère. L’argument du fou est d’autant plus difficile à contrer que son invocation est dénuée de la moindre sournoiserie rhétorique, il peut affirmer que la terre est plate, bâtir sur cette assertion une théorie complexe et ne jamais se départir d’une probité intellectuelle que beaucoup de philosophes lui envieraient. D’autre part, l’intelligence du fou n’est pas oblitérée par le bon sens, sa faconde n’est pas réglée par le respect du sens ordinaire, il est libre de faire usage d’idées absurdes ou communément regardées comme absurdes, l’articulation logique de son boniment ne s’en trouve pas amoindrie, non soumise à l’abrasion du sens qu’exerce usuellement l’emploi d’un idiome, elle n’en est que plus imparable. Ce n’est donc pas la raison qui distingue le fou de l’homme raisonnable. Certes un homme dénué de raison peut être fou mais il est d’abord stupide.

La distinction entre le fou et l’homme raisonnable tient bien plus au degré d’ouverture de son intelligence, sorte de focale spirituelle dont le périmètre englobe peu ou beaucoup ou d’arguments. Comme l’induit la proposition précédente, l’usage exclusif de la raison maintient la réflexion dans un cercle plus ou moins étroit, seul le diamètre du cercle fait une différence, il n’y aurait donc pas de plus fou que le rationaliste. L’un comme l’autre voit l’aire de leur prospection intellectuelle réduite à des proportions mesurables. L’un n’a que peu d’arguments pour étayer sa thèse, tournant inlassablement autour du même point, s’y référant comme au centre de l’univers, il en déduit un monde limité mais parfaitement ordonné, l’autre étoffe son argumentaire, use d’artifices plus nombreux pour édifier un univers tout aussi borné mais beaucoup plus vaste, aucun ne peut prétendre à l’infini ou alors à l’infini du cercle, un infini étriqué, une éternité de drosophile. La folie des uns ressemble à la raison des autres comme une balle de golf ressemble à une mappemonde.

Une prospection intellectuelle fondée sur la seule raison n’explore qu’un domaine circonscrit aux phénomènes expérimentables, notre sensibilité étant limitée, elle conduit à la connaissance d’un cosmos de la taille d’une boulette. Deux possibilités alors pour les rationalistes, soit ils conviennent que rien n’existe hors de la boulette cosmique, soit ils remettent en cause l’existence même de la boulette. Les premiers sont des positivistes, les seconds des nihilistes. L’ultime refuge du rationaliste reste néanmoins la voie intermédiaire, celle qui consiste à confier à chaque homme sa petite boulette cosmique à gratter, l’homme doit trouver sa vérité intérieure, astiquer son propre globe, c’est la solution facile et finalement l’option de l’homme moderne. La Vérité n’existe pas, croyez en vous et découvrez votre vérité. Personnellement, une fois que vous aurez déniché votre vérité dans Télérama ou Psychologie Magazine, je vous conseillerais de la placer un robot mixeur Magimix et d’appuyer sur le bouton max, vous vous en trouverez singulièrement soulagés.

La raison seule est impuissante à franchir les limites du cercle alors que faire pour briser l’engrenage et faire exploser la sphère où s’enferment nos ruminations ? Il faut se résigner et accepter l’idée que nous ne trouverons pas en nous même les moyens d’aborder l’autre rive, que peut être il n’y a pas d’autre rive et que la mer de notre ignorance est infinie, il faut surtout ne pas désespérer et affronter les mystères dont nous reconnaissons l’existence avec foi. Le mot est lâché. Et je m’arrête là pour ce soir.

Take Shelter est l’histoire d’un homme qui brise un jour le cercle de la raison, on le prend pour un fou, les spectateurs le prennent pour un fou, mais c’est pourtant lui qui finalement est le plus proche de la vérité, pas la vérité intérieure des chochottes égoïstes, mais la Vérité universelle, celle qui conduit tous les hommes à la mort. Curtis voit des signes que personne ne voit, il lit dans le ciel les indices menaçants d’une apocalypse et personne ne le croit, il se prépare en secret à la tempête en construisant un abri au fond de son jardin. Lui-même raisonnable, il se convainc de sa folie et cherche sa-vérité-intérieure-de-chochotte-égoïste chez le psy, rien n’y fait. Curtis croit aux mystères, sait que les signes mystérieux qu’il lit dans les nuages ne sont pas moins vrais parce qu’il est le seul à les voir.

Curieux film que cette œuvre, elle prend le temps d’installer un climat étrange, entre angoisse et mystique, sa conclusion va résolument à l’encontre de la plupart des certitudes de l’homme moderne : il existe une Vérité pour tous et cette Vérité n’est pas compréhensible par la raison seule.

Les comédiens sont exceptionnels, Michael Shannon évidemment, et Jessica Chastain, comédienne incontournable depuis The Tree of Life, délicate et impressionnante. Sans doute le film le plus intéressant de cette rentrée. EEE.

Edouard.

La critique de The Tree of Life

Voir également l’article sur l’inexorable victoire de l’Esprit ou le déclin de l’intelligence.

Mots-clefs :, ,

4 Réponses à “Take Shelter – Jeff Nichols – EEE” Subscribe

  1. Pif Paf Pouf 6 mai 2013 à 0:25 #

    Vous avez vu Mud Edouard ?

  2. Edouard 6 mai 2013 à 10:22 #

    Pas encore, mais c’est au programme! Un avis ?

  3. Pif Paf Pouf 9 mai 2013 à 19:24 #

    Très très bien. Les beaux « Bildungsfilm » se font rare en plus

    La meilleure critique que j’en ai lue se trouve ici :
    http://www.critikat.com/Mud-Sur-les-rives-du-Mississippi.html

  4. Edouard 14 mai 2013 à 8:32 #

    Vu hier, très beau film… et belle critique! Merci.

Laisser un commentaire

Les clics de Narcisse, du mariage pour tous et d’une chèvre mélancolique

Mes bien chers frères humains, petites chèvres et moutons bien gras, le mariage pour tous n’en finit pas de générer […]

La démocratie conchylicole ou le rêve français d’Eva Joly

Hier soir, devant un public encore vert, la candidate Eva Joly déclarait que sa conception du rêve français était « la […]

Impasse Adam Smith – Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche – Michéa – EEE

  Jean Claude Michéa est honnête, c’est une qualité rare, surtout pour un socialiste. Heureusement pour le lecteur, il fait […]

Retour de vacances, de la culture du temps à celle de l’espace ou comment le touriste transforme peu à peu le monde en hall des expositions

De retour de Thaïlande, pays où le touriste écrasé de chaleur rend l’âme devant l’image d’un dieu gras et placide, […]

La fête de la musique, la fête des petits merdeux

La fête de la musique est une invention de petits merdeux pour les petits merdeux. Tous les petits merdeux au […]

Fabrice Luchini – La Fontaine, Baudelaire, Hugo, Nietzsche… – Théâtre de l’Atelier – EEE

Fabrice Luchini est un être merveilleux. Un ange de nos campagnes descendu des sphères pour chanter les louanges de la […]

ArtDesign by Ellyn |
pour le plaisir....rêve,mag... |
converseyourself |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | lamioutta
| Précieux papiers
| Et un p'tit tour