Les 10 livres qui permettent de mieux comprendre l'homme moderne dans Les lectures d'Edouard festivus-194x300Hier soir, alors que je jetais un œil désabusé sur l’odieuse lucarne, une question de la taille d’une balle de golf emboutit mon lobe temporale : « Qui suis-je ? ». Je concentrai toutes les ressources de mon entendement au point focal de cette interrogation. J’éprouvai au bout de cinq minutes une douleur lancinante dans la cuisse droite, j’étais assis sur une fourchette, je repris une tomate cœur de pigeon et remis à demain la résolution du problème.

Ce matin, au fond de mes pensées, le doux clapotis des énigmes sans réponse résonnait, flic, floc, il fallait que j’obtienne satisfaction. Fort heureusement, aux murs des métros de miroitants panneaux indiquaient la voie à suivre « Faites-vous plaisir », « Just do it », « Yes, we can », « Restez fidèle… à vos désirs », j’étais… bilingue.

La publicité ne se contente plus de vanter les mérites d’un produit, elle confère au voyageur transilien l’illusion d’être, alléluia, Vishnu et Brahma-Poutre, l’identité d’un homme est dans son pantalon. Qu’une célèbre marque de braies préfère proclamer « You are what you are » plutôt que promouvoir l’extraordinaire qualité de sa culotte montre bien l’efficacité du slogan ontologique, la quête identitaire génère plus de ventes que la satisfaction du besoin. Surtout lorsque le besoin n’est qu’un fantasme. Pour vendre un robot mixeur, mieux vaut prétendre qu’il rend l’homme libre, égal et fraternel car le fait de réduire une carotte à l’état de souvenir en trois secondes est propriété négligeable.

Nous vivons une époque formidable. Que les réponses apportées par la propagande publicitaire soit un nouvel évangile pour un homme seul indispose bien quelques misérables réactionnaires fermement décidés à ne pas se laisser convertir sans lutter mais ils sont bien seuls. L’homme moderne se laisse baptiser de bonne grâce, il n’est nulle compromission à laquelle il ne soit prêt à se livrer pourvu qu’on donne un sens à son existence. Si Levi’s, prophète insurpassable du pantalon extensible, délivre ce message au monde « Vous êtes ce que vous êtes », c’est parce qu’il est devenu indispensable de rassurer un consommateur à l’identité racornie et comme atrophiée par l’exercice éreintant de la consommation. Cynisme insurpassable des marchés, l’homme libéral a beau n’être qu’un paramètre dans une équation, un atome mobilisé par le lucre, il faut encore lui faire accroire qu’il dispose d’une identité. Entre « Vous êtes ce que vous êtes » et le « Je suis celui qui suis » de Yahvé, il y a une résonnance significative, la source de l’être n’est plus à déceler à l’extérieur de nous-même, transcendance divine, elle coule en nous, nous ne participons plus de l’être de Dieu, nous sommes suffisants. C’est en tous les cas de cette sorte d’être que le marché se nourrit, un être autonome, entièrement libre, pourvu d’une identité réduite à la conscience de soi.

Si l’identité d’un homme siège désormais dans la conscience qu’il a de lui-même plutôt que dans son appartenance à un groupe ou à un plan divin, il devient nécessaire d’entretenir chez lui la création du moi. Il faut en tous les cas le soigner, brosser cette pilule et la sertir de certitudes. L’homme devenu narcissique a besoin d’une thérapie. Et même de plusieurs. C’est ainsi qu’apparaissent dans nos sociétés de nouvelles médications pour flatter, consolider le moi vacillant des hommes, psychanalyse, coaching en séduction, école de bien être, tout est bon pour entretenir l’idée que la création du moi donne un sens à la vie. La réclame publicitaire n’est pas en reste, elle procure à dose homéopathique le traitement indispensable. Un traitement peu efficace au vu de l’insatisfaction chronique de l’homme de ce temps.

A la station Vavin, j’entrai en ébullition et dus descendre du métro, de la fumée s’échappait de mes oreilles, il n’est pas bon de s’ausculter le fondement en suivant les indications de panneaux publicitaires. On en vient à considérer ses contemporains comme des malades mentaux.

Quant à la question « Qui suis-je ? », il me fallut bien admettre que je n’avais pas avancé d’un pouce, de toute façon, je n’étais rien, il y avait bien longtemps que j’en avais la certitude et ça ne m’empêchait pas de dormir.

Voici les 10 livres qui permettent de mieux comprendre l’homme de ce temps.

  1. Festivus Festivus – Philippe Muray
  2. La culture du narcissisme – Christopher Lasch
  3. Eloge de la singularité – Chantal Delsol
  4. De l’inconvénient d’être né – Cioran
  5. La pesanteur et la grâce – Simone Weil
  6. Se distraire à en mourir – Neil Postman
  7. Petit traité de dignité – Eric Fiat
  8. Je et tu – Martin Buber
  9. L’âge du renoncement - Chantal Delsol
  10. Le nouveau testament

Edouard.

 

Mots-clefs :, ,

3 Réponses à “Les 10 livres qui permettent de mieux comprendre l’homme moderne” Subscribe

  1. Edouard 20 mai 2012 à 18:39 #

    Je rentre de week-end et découvre la nouvelle campagne Levi’s, son slogan: « L’égalité est la démocratie », quand le capitalisme donne des leçons de morale… (et tout ça pour vendre un pantalon)
    http://edouardetmariechantal.unblog.fr/2012/01/12/eva-joly-et-le-cartel-des-moules-une-histoire-damour/
    Edouard.

  2. Anonyme 23 mai 2012 à 21:59 #

    Très bonne liste, bravo!

  3. Elias 1 août 2013 à 20:51 #

    Des livres forts éclairants, en effet. Cependant Marcel De Corte n’apparaît pas dans votre liste. Sacrilège!
    Vous aimeriez, je pense, ce véritable contempteur de la religion du sacro-Progrès et de la modernité à tout crin.

    Je ne résiste pas à l’envie de vous en copier un extrait de « l’homme contre lui-même » (paru en 1962, et qui n’a pas pris la moindre petite ridule, bien au contraire) du chapitre « la crise du bon sens »:

    « Je voudrais m’engager ici dans une entreprise qui n’est point banale: remuer les évidences, enfoncer des portes ouvertes, étreindre ce qui est à la portée de la main. L’aventure en vaut la peine. elle est hérissée de périls. Contempler ce qui éclate aux yeux, marcher droit devant soi sur une voie sans obstacles, saisir ce qui s’offre à l’experience la plus rudimentaire, n’est pas seulement aujourd’hui chose fort peu commune: c’est un acte qui suscite la désapprobation sinon l’ire de nos contemporains; il met son auteur au ban de la société actuelle; il est parfois même sanctionné de la peine de mort. Je ne dramatise nullement. En ce monde étrange où nous sommes, dire que le blanc est blanc et le noir noir est une audace qui se paie parfois d’une balle dans la nuque, et presque toujours d’un silence hostile de l’opinion publique et des intellectuels qui la gouvernent. Quiconque profère une affirmation aussi catégorique est considéré comme un faible d’esprit ou, pire encore, comme un personnage antédiluvien, rigoureusement inadapté à son époque. Il est à peu près inutile d’espérer quelque audience des hommes de notre temps si l’on ne tourne le dos au vrai, au beau, au bien. » (l’homme contre lui-même; 1962)

Laisser un commentaire

Les clics de Narcisse, du mariage pour tous et d’une chèvre mélancolique

Mes bien chers frères humains, petites chèvres et moutons bien gras, le mariage pour tous n’en finit pas de générer […]

La démocratie conchylicole ou le rêve français d’Eva Joly

Hier soir, devant un public encore vert, la candidate Eva Joly déclarait que sa conception du rêve français était « la […]

Impasse Adam Smith – Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche – Michéa – EEE

  Jean Claude Michéa est honnête, c’est une qualité rare, surtout pour un socialiste. Heureusement pour le lecteur, il fait […]

Retour de vacances, de la culture du temps à celle de l’espace ou comment le touriste transforme peu à peu le monde en hall des expositions

De retour de Thaïlande, pays où le touriste écrasé de chaleur rend l’âme devant l’image d’un dieu gras et placide, […]

La fête de la musique, la fête des petits merdeux

La fête de la musique est une invention de petits merdeux pour les petits merdeux. Tous les petits merdeux au […]

Fabrice Luchini – La Fontaine, Baudelaire, Hugo, Nietzsche… – Théâtre de l’Atelier – EEE

Fabrice Luchini est un être merveilleux. Un ange de nos campagnes descendu des sphères pour chanter les louanges de la […]

ArtDesign by Ellyn |
pour le plaisir....rêve,mag... |
converseyourself |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | lamioutta
| Précieux papiers
| Et un p'tit tour