Islam et judéo-christianisme - Jacques Ellul - EEE dans Les lectures d'Edouard ellul-196x300Texte très court du célèbre sociologue et théologien Jacques Ellul, Islam et Judéo-christianisme est un manuscrit publié de façon posthume. Dans la note préliminaire, le vénérable penseur précise son intention de mettre au jour les différences fondamentales séparant l’islam et le judéo-christianisme. A une époque où l’islam n’a jamais été aussi puissant, devenue première religion du monde devant un christianisme moribond, résigné à suivre les trémulations d’un temps dont le cours n’incline qu’au libéralisme le plus contraire au message de l’évangile, Jacques Ellul revient sur les trois assertions permettant de rendre compatibles l’islam et la pensée chrétienne. Ces trois allégations prononcées la mine confite en dévotion par les oukases médiatiques sont les suivantes : chrétiens et musulmans sont des fils d’Abraham, chrétiens et musulmans croient au même Dieu, le christianisme et l’islam sont des religions du livre. Ces trois « piliers du conformisme » sont battus en brèche par le philosophe, lui-même protestant fervent, on ne s’étonnera pas du ton parfois très critique qu’il emploie pour apprécier la pensée islamique.

Que les chrétiens et les musulmans soient la descendance d’Abraham ne constitue pas un argument licite pour évoquer de prétendus similarités d’origine, surtout si ces similarités fondent une opinion tendant à identifier l’islam et le christianisme, tendance démagogique soutenant un œcuménisme lénifiant. Les chrétiens et les juifs sont issus de la lignée d’Isaac, fils de la femme libre et seul dépositaire de l’héritage abrahamique tandis que les musulmans sont affiliés à Ismaël, fils de l’esclave, rejeté, ou en tous les cas non reconnu comme le fils promis par Yahvé à Abraham. Prétendre que l’islam est une religion abrahamique à l’instar du judaïsme et du christianisme est donc faux. Ce que reconnaissent implicitement les interprètes coraniques les plus littéralistes lorsqu’ils affirment qu’Ibrahim n’est pas Abraham.

Pour l’islam, l’idée de Dieu n’est pas accessible par la raison. Dieu « est », son existence ne peut pas être l’objet d’un débat. Pour les chrétiens au contraire l’intuition divine procède du jugement, c’est pourquoi l’athéisme n’est compréhensible qu’au sein des cultures chrétiennes, il est une posture reconnu comme une déficience de la raison, il est en tous les cas une alternative possible à la croyance. Chez les musulmans, l’athéisme n’a aucun sens.

Outre que cette croyance en un seul Dieu ne procède pas d’une philosophie pour l’islam, son caractère monothéiste ne suffit pas non plus à définir son objet. Il est ainsi évident que le Dieu de l’islam est très différent du Dieu de la Bible. Le Christ fait la différence et cette différence est un univers. Le personnage de Jésus existe dans le Coran mais il est très différent de celui de l’évangile. Dans le livre sacré des musulmans, il accomplit trois miracles qui sont tous des miracles de « puissance », gratuits ou conduisant à démontrer son autorité sur la matière, dans l’évangile Jésus ne réalise que des miracles d’ « amour », il soulage les malades mais ne répond pas au démon le sommant de prouver sa puissance dans le désert. Enfin Jésus ne saurait mourir dans le Coran, il est remplacé par un autre au moment de la crucifixion. Autant d’indices laissant à penser que le Issa des musulmans n’a rien à voir avec le Jésus des chrétiens. Pour ces derniers, Jésus est Dieu, il est la Vérité révélée. Il n’est pas seulement un prophète car son existence résout trois des mystères fondamentaux de la foi chrétienne : Incarnation, Rédemption et Trinité, tous rejetés par l’islam.

Pour les musulmans, Dieu est irrémédiablement séparé de l’humanité, il ne pourrait condescendre à investir la nature humaine. Dieu ne peut souffrir par amour pour sa créature, il ne peut être à la fois juge et avocat de l’humanité, la rédemption comme ultime signe de la passion de Dieu pour l’homme est une absurdité au regard de la conception de Dieu née du Coran. Enfin la Trinité, mystère insondable qui voit l’être de Dieu se manifester de trois manières différentes, le Père, le Verbe et le Saint Esprit est objet de suspicion de la part des musulmans qui y décèlent une preuve de polythéisme.

Ce n’est pas parce que le judaïsme, le christianisme et l’islam sont des monothéismes qu’ils célèbrent le même Dieu.

Le troisième pilier du conformisme est l’opinion selon laquelle ces trois religions fondent leur enseignement sur un livre sacré. Cela n’est vrai que pour l’islam. Le Coran est un texte dicté par Allah tandis que la Bible est seulement inspirée par Dieu à ses auteurs (à l’instar de toute œuvre humaine). Pour les chrétiens, la parole de Dieu s’incarne dans le verbe, c’est-à-dire dans Jésus Christ, il est lui-même la vérité, il est lui-même enseignement alors que pour l’islam, cette parole se matérialisé dans le Coran, texte définitif et figé qui ne souffre pas la critique. Alors que les évangiles sont des textes retraçant des histoires dans l’Histoire, on peut dater les évènements décrits et si on ne peut pas tous les authentifier sans la foi, ils sont néanmoins inscrits dans le cours du temps, le Coran s’apparente davantage à un long poème mystique dont le sens est intimement lié à la langue arabe, souvent lyrique, imagé et définitivement atemporel. La Bible a été écrite par des hommes qui ont reçu la parole de Dieu et qui tentent de la retranscrire, le Coran a été littéralement dicté, il est l’expression même d’Allah. D’un côté nous avons le récit d’une histoire de la relation entre Dieu et les hommes, récit issu des contributions de plusieurs auteurs d’époques différentes et dont la vérité procède de l’assentiment d’une église et d’un magistère unique instauré après examen et analyse, de l’autre nous avons un long poème écrit par un seul homme dans un temps très court et dont la vérité procède de la conviction que l’on peut avoir de son inspiration divine. Aucun rapport.

La lecture de ce petit ouvrage est très éclairante, l’islam est incompatible avec le christianisme. Il manque dans ce petit opuscule une analyse plus poussée du judaïsme, défaut que l’on constatera également dans mon article, pâle reflet de la pensée très libre de Jacques Ellul. Il faut enfin préciser que l’auteur écrivit « ce testament » à une époque où les intellectuels français s’étaient épris de l’islam comme religion d’une civilisation riche, humaniste par opposition à la notre, nécessairement matérialiste et corrompue. Ils négligeaient ainsi l’analyse historique, refusaient de voir comment l’islam s’était propagé au cours de l’histoire, l’islamisation n’est pas l’évangélisation et c’est à force de conquêtes, de persécutions et d’oppressions des populations chrétiennes que le moyen orient se trouva rapidement sous l’hégémonie islamique. Bien entendu les croisades étaient bienvenues pour opposer les sanguinaires européens aux candides musulmans, je précise que ces mots sont ceux d’Ellul. Toujours est-il qu’il s’agissait pour Jaques Ellul de rétablir quelques vérités occultées par la mauvaise conscience des anciens colonisateurs. Il s’agissait pour lui de combattre l’idée selon laquelle l’islam peut se fondre sans heurt dans une société d’inspiration chrétienne. Confrontés à une culture « laïque », un homme élevé dans le monde islamique (la laïcité y est impensable) et qui ne serait qu’un musulman de façade dans son pays d’origine peut se révéler un fervent islamiste dans nos banlieues, c’est le phénomène de rémanence du religieux étudié par Ellul et c’est ce que nous vivons aujourd’hui. Lecture intéressante. EEE.

Edouard.

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