Les clics de Narcisse, du mariage pour tous et d'une chèvre mélancolique dans L'humeur d'Edouard narcisse_le_caravage-247x300Mes bien chers frères humains, petites chèvres et moutons bien gras, le mariage pour tous n’en finit pas de générer de mirifiques discussions sur les réseaux sociaux, c’est une cataracte d’arguments frappés, d’intelligence, d’esprit, il n’est qu’à contempler votre mur Facebook, tout est dit, la philosophie épuisée jusqu’au trognon jette ses derniers feux et tout est emporté, tant de pénétration laisse pantois, le discernement du péquin médian est la mesure de toute morale aujourd’hui. Bibiche écrit à propos des opposants qu’ils n’ont qu’à s’exiler en Russie, un commentateur approuve, ricane, et dans cette échange d’une admirable finesse de jugement, d’un humour sophistiqué et délicat, on lit l’avenir du débat d’idées à l’ère technologique. Internet offre une tribune au moindre dégueulis de cervelas, une tribune strictement égalitaire, la réflexion de l’indigent a autant de valeur que celle de l’érudit, si ce n’est davantage car elle est plus immédiatement saisie par le médiocre. Quand la technologie supporte les atermoiements d’une génération narcissique, le trait d’esprit ne se mesure plus à sa pertinence mais au nombre de clics. Clic, clic, clic fait l’homme moderne, ne le dérangez pas, il partage.

Dans La culture du narcissisme, Christopher Lasch décrit les symptômes qui révèlent une pathologie spécifique à l’habitant des sociétés modernes, le bougre est atteint d’une nécrose égotiste, son moi est devenu centre du monde mais le pivot se racornit, le narcissique voit son univers s’effondrer dans un trou noir. Une galaxie s’éteint, ne reste que le néant et la déprime. Le trentenaire parisien est neurasthénique, il s’aime trop sans raison, il en verrait plutôt qui le convaincraient de sa nullité, il pense qu’il ne s’est pas trouvé, qu’il ne s’est pas réalisé, qu’il existe au-delà des rêves, au-delà du réel, une personne aux finitions parfaites, belle, sage et ripolinée, projection idéale de son moi, il voudrait être ce mirage, chaque jour est l’occasion de mesurer la largeur du gouffre qui l’en sépare. Il pourrait s’extraire de la représentation qu’il a de lui-même, éprouver la transcendance, la grâce, l’insuffisance ontologique de soi, et se trouver soulager du terrible devoir d’être tout mais sa maladie l’en empêche, le narcissisme est un régime totalitaire. Il ne se reconnaît pas d’antécédents, pas de fondation, rien de ce qu’il est ne provient d’un autre que lui-même, il refuse les limites qu’il appelle tabous, il conteste toutes les figures d’autorité.

De ces trois caractéristiques on tire de faramineuses conclusions. Le narcissique est favorable au mariage pour tous en est une, le narcissique n’aime pas papa en est une autre, les deux sont liées.

Une chèvre mélancolique s’est encastrée dans un platane à la suite d’un accrochage avec un légionnaire libidineux.

Cette dernière phrase avait pour but de relancer votre attention. Il n‘est donc pas étonnant que l’exigence du mariage homosexuel naisse dans les sociétés civilisées ou progressistes, lieu de développement du narcissisme. La filiation comme argument « séparatiste », ascendance fondant l’individu, n’est pas acceptable car elle implique la sujétion. Le sexe comme expérience de l’altérité, c’est-à-dire expérience du manque, de la carence ontologique : « je ne suis pas tout », n’est pas non plus admissible, tombent ainsi deux défenses essentielles du modèle hétérosexuel de la famille. Ils ne s’effondrent pas sous les assauts d’une raison imparable mais parce qu’ils sont inaudibles dans une culture tirée par le développement du bien être individuel. Pourtant, dans l’histoire des civilisations, tous les modèles familiaux, divers comme aime à le rappeler l’anthropologue barbu, ont reconnu d’une façon ou d’une autre l’apprentissage de la différence sexuelle comme partie intégrante et nécessaire de l’éducation. Mais c’était un autre temps et sous d’autres cieux, le mariage pour tous n’est pas un lieu de nidation, c’est le nid de l’amour, l’enfant n’est qu’accessoire.

Dans l’un de ses ouvrages savants, Pierre Legendre, penseur émérite de la filiation et victime expiatoire des acharnés de l’égalité, l’honorable universitaire avait formulé quelques réserves sur le PACS, explique que le tag peut être vu comme la « demande de séparation qui constitue la créance généalogique de tout sujet », mon Dieu Emile mais qu’est-ce ? Je laisse au lecteur le soin d’interpréter ce morceau de bravoure, j’ajouterai cependant que le statut Facebook est aujourd’hui ce que le tag était hier. Ainsi va la réflexion du blogueur, c’est un chat qui retombe sur ses pattes, c’est l’esperluette du céphalique. Si l’homme moderne ne se reconnait aucune détermination hors de lui-même, il éprouve paradoxalement le besoin de manifester sa singularité aux yeux de la société, attitude qui laisse à penser que son existence est circonscrite au regard des autres, « J’existe » est le statut Facebook ultime, « Je mange des épinards, j’existe » « Oh les mignons chatons, j’existe » « Encore mal au foie, j’existe » « Contre le mariage pour tous, j’existe ». Ce besoin d’attention est la créance généalogique inconsciente d’un homme moderne qui renie tout lignage. Sans papa, la fête est plus folle. Sans papa, je peux être tout ce que je veux. Je ne critique pas, je constate. Sans papa, je n’existe que si les autres me regardent. Sans papa, le mariage pour tous est imparable.

Cet article est beaucoup trop long, je remercie les courageux lecteurs parvenus jusqu’ici, je les embrasse et leur titille la joue du bout de mes doigts gourds, c’était un essai illustrant l’un des aspects que prend le narcissisme social à l’ère technologique. Narcissisme de l’homme moderne qui explique son aveuglement quant au mariage pour tous.

A l’ère technologique, l’homme peut beaucoup, il peut donner des enfants à n’importe qui, il faut pourtant se rappeler sans cesse le mot de Valery « L’homme peut bien plus qu’il ne sait »*. Et clic.

Edouard.

*Regards sur le monde actuel – Paul Valery (Gallimard)

Les 10 livres qui permettent de mieux comprendre l’homme moderne

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2 Réponses à “Les clics de Narcisse, du mariage pour tous et d’une chèvre mélancolique” Subscribe

  1. Michel 23 avril 2013 à 9:11 #

    Cher Édouard,
    Je n’ai pas ton éloquence ni ta culture littéraire, mais je comprends très bien que ton texte est hostile au mariage pour tous et considère les partisans dudit mariage comme des malades mentaux (ou pas loin de l’être), enfin des gens qui ont un problème.
    Mon problème à moi, c’est la démocratie. Je comprends parfaitement que l’Église et des chrétiens (ou juifs ou musulmans) soient contre le mariage pour tous, car cela contredit leur dogme, leur idéologie, leur culture, leur morale. Je comprends très bien qu’ils essaient de convaincre tout le monde qu’ils ont raison.
    Du reste, avant le mariage pour tous, c’était le PACS. Avant le PACS, c’était le préservatif. Avant le préservatif, c’était le droit à l’avortement (années 1970). Avant le droit à l’avortement, c’était la contraception (années 1960). Avant la contraception, c’était le droit au divorce (XIX-XXe siècles). Avant le droit au divorce, c’était le droit au mariage civil (Révolution française).
    Je comprends très bien que l’Église et des chrétiens aient été, ou soient contre tout cela. Je comprends très bien qu’ils essaient de convaincre tout le monde. Je ne discute pas du possible bien-fondé de leurs positions, ils ont le droit de les avoir.
    Ce que je discute, c’est mon droit à moi. Je ne suis pas chrétien, je n’applique pas la morale chrétienne, j’ai d’autres principes éthiques. Est-ce que j’en ai le droit?
    Le problème avec la campagne contre le mariage pour tous, ce n’est pas son contenu, mais le fait qu’un courant (ici les chrétiens) veut que la loi de la République (la République pour tous) s’aligne sur leur morale à eux et m’impose, à moi, non chrétien, de l’appliquer. Le mariage pour tous n’oblige pas les homosexuels à se marier, il l’autorise. Le droit à l’avortement n’oblige pas une femme à avorter, il le lui permet. Le droit au divorce n’oblige pas à divorcer, il l’autorise. Le droit au mariage civil n’oblige pas les chrétiens à renoncer au mariage religieux, il leur permet les deux.
    Je ne discute pas de savoir qui a raison ou qui a tort. Je dis simplement que la loi de la République est faite pour tous, donc pour des gens qui pensent très différemment. Elle doit assurer l’égalité des droits. Si c’était la loi chrétienne qui devenait la loi de la République, mes droits seraient bafoués. La loi de la République doit donc être conçue de façon à autoriser les divers choix que les gens peuvent faire selon leurs morales.
    Ce qui me choque dans les textes anti-mariages pour tous (et auparavant anti-avortement, anti-contraception, anti-divorce, anti-mariage civil), c’est l’attitude totalitaire qui consiste à dire: ma morale doit être celle de tous. Ça ressemble au Djihad des intégristes.
    Enfin, cher Édouard, j’espère que, si tu as un ou plusieurs enfants, il ne sera pas homosexuel (ça peut arriver, tu sais, même chez des gens très bien). Parce que si tu maintenais tes positions, tu priverais ton/ta propre fils/fille du droit élémentaire de vivre en couple avec les garanties que la République offre à ce type de vie. Et cela détruirait sans doute grandement ta relation de père avec lui/elle.

  2. Edouard 23 avril 2013 à 11:50 #

    Hello Michel, à nouveau merci pour ton commentaire!
    Je doute qu’il s’adresse spécifiquement à cet article puisque j’y traite de l’usage que font les partisans et les opposants au mariage pour tous des réseaux sociaux et qu’à aucun moment je n’y fais mention de ma foi. J’imagine que nous raisonnons tous dans le cadre de « significations imaginaires » qui nous sont propres, toujours Castoriadis, désolé c’est ma lecture du moment, aussi je considère à l’inverse que c’est bien plutôt les partisans du mariage pour tous qui veulent nous imposer leur idéologie, c’est-à-dire leur vision « genrée » de l’homme (qui supporte l’exigence de l’égalité des droits pour « tous », la nature ne suffisant plus à qualifier le genre, que la nature empêche les homosexuels d’avoir des enfants ne les prive pas pour autant du droit d’en avoir)
    Par ailleurs les arguments contre le mariage pour tous ne procèdent pas d’une morale « chrétienne », il est évidemment plus facile de les contrer en suggérant leur origine religieuse mais c’est à mon sens un point de vue biaisé. Les questions de filiation et de droit de l’enfant sont heureusement des questions qui n’intéressent pas que les chrétiens. Un récent sondage paru dans le Monde montrait que 56% des français étaient désormais opposés au mariage pour tous, seraient-ils tous devenus chrétiens du jour au lendemain ? J’en doute ;)
    L’argument d’une simple extension du droit (qui ne contrarierait personne) est un sophisme puisque les enfants pourraient se trouver lésés, tu apprécieras le conditionnel.
    Je reviens sur ton dernier paragraphe, je ne crois pas qu’il soit des prérogatives de l’État ou de la république « pour tous » de garantir le bonheur des citoyens ou d’intervenir dans leur vie privée, ce serait là l’apanage d’un état justement totalitaire, les homosexuels sont des personnes, des adultes responsables tout à fait capables d’assumer leur choix de vie et d’être heureux sans le secours de quiconque (c’est d’ailleurs pourquoi la protection de l’enfant prime, en l’état actuel de nos connaissances la prudence s’impose, les études d’ « experts » se multiplient, elles sont souvent contradictoires). Après tout l’exigence d’enfant ne procède-t-elle pas d’un conditionnement social ? Faut-il vraiment avoir des enfants pour être heureux ? N’est-ce pas là une convention bourgeoise, un héritage culturel ? Si non cela conduirait à penser que nous disposons d’un instinct naturel à nous reproduire…

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