Colorature, Mrs Jenkins et son Pianiste - Théâtre Le Ranelagh - EEe dans Les sorties d'Edouard coloratureLa soprano colorature est un écureuil, elle est agile, vive et légère, elle pique, vrille et saute, son humeur est si fantasque qu’elle peut passer des sommets aériens au abîmes les plus sombres, toujours avec rapidité. La simple soprano est plus terne, l’indolence de sa glotte la dispose aux lignes mélodiques moins tourmentées, elle est placide comme une coulure de miel. La comparaison vaut son pesant de cacahuètes, elle n’est pas libre de droits.

Samedi dernier, alors qu’il pleuvait des cordes à linge, manquaient les pinces pour accrocher le manteau, j’allais sans trop d’espoir au théâtre du Ranelagh, on y jouait Colorature, un spectacle consacré au destin d’une soprano colorature, les donneurs de titres sont d’abominables prophètes, ils prédisent toujours ce qui arrive. J’arrivais trempé jusqu’aux os, l’œil aussi hagard que le cheveu. Dans la salle, je commençais à fumer, de mon triple fil d’Ecosse émanait une vapeur sourde qui s’éleva lourdement dans les airs, c’était Apocalypse Now, la jungle, la touffeur et la godasse. Autour de moi, une forêt de vieux, j’étais à l’orchestre, j’avais déniché mes billets au marché noir, sur billetreduc. Je comptais les spectateurs, trente-sept étaient atteints d’alopécie, deux dames avaient les cheveux roux, ma voisine était ma femme, tout était bien, la pièce pouvait commencer.

Colorature est l’adaptation française d’un spectacle monté à Broadway il y a quelques années, la pièce retrace la vie d’une effroyable cantatrice, Mrs Jenkins, crécelle émérite dont le succès au cours des années 30 doit bien plus aux rieurs qu’aux mélomanes. Riche à millions et sûre de son art, l’affolante diva fit le bonheur des moqueurs et celui de son pianiste, Cosme : c’est lui le narrateur, ses souvenirs tissent un drôle de drame, hilarant souvent, émouvant parfois.

L’opéra remonte à la plus haute antiquité, il naquit en l’an de grâce 1515 avant Maria Callas, plus tard eut été trop tard. Les grecs en firent un genre de théâtre musical mais c’est bien les humanistes italiens de la Renaissance qui lui donnèrent ses codes. Les humanistes n’étaient point affidés à la ligue des droits de l’homme, ils ne signaient pas de pétition et n’émargeaient pas chez Jean-Michel Ribes, c’est dire l’étroitesse de leur vision de l’homme. Les humanistes de la Renaissance étaient de doctes barbus qui considéraient l’homme dans son plus simple appareil, le grec, le pâtre grec, le David de Michel-Ange, ils pensaient que revenir à l’âge d’or du pastoureaux étaient indispensable, les siècles très chrétiens avaient rendu les mélodies peu audibles, les partitions étaient contrapuntiques, la cacophonie dominante, purifier le solfège devenait urgent. Ils passèrent les partitions au laminoir, cochèrent une note sur deux, varlopèrent les chorales, le chant ainsi raboté finit par raconter une histoire, un sentiment, l’opéra était né. Alléluia, Vishnu et Brahmapoutre, l’histoire de la musique à la portée des liseurs de blog. Je les aime.

Mireille Delunsch déclara un jour que le chant lyrique était un écho du cri primal, celui du nouveau-né et celui que poussaient les sapiens pour s’apostropher, échanger des nouvelles ou simplement constater qu’il n’y avait plus de papier. Je ne la contredis pas. Si l’opéra nous touche, c’est parce qu’il est l’expression hypertrophiée d’un sentiment, je t’aime, je le gueule, je te hais, je le gueule, j’ai mal au ventre, je le gueule, tout commence et tout finit en gueulante. Les caractères nivelés par une pratique constante de la rebuffade sentimentale, exercice très salubre garantissant à tous l’usage d’une liberté bien comprise, trouvent dans l’opéra un exutoire bienvenu. Les tempéraments portés aux exubérances les plus licencieuses trouveront au contraire l’expérience dérisoire, le ridicule est dans l’artifice, la sincérité est seule preuve de vérité. J’ajoute à ces mots sibyllins que les membres du second groupe pullulent aujourd’hui tandis que les premiers meurent doucement et sans bruit, il n’est pas à la mode de se contenir. Un blog et c’est un bouchon qu’on retire, se répandre, c’est exister. Grüss Gott Emile, je dis graisse.

Le spectacle donné au théâtre du Ranelagh est sympathique, on sourit souvent au numéro d’actrice d’Agnès Bove, elle est irrésistible en diva des casseroles*, persuadée de son génie, elle pousse le contre-ut avec hardiesse, sans détour et sans gêne tandis que le pianiste transpire sur le clavier. Son cri donne raison à Mireille Delunsch, l’opéra est une salle d’accouchement et la diva un dodu bambin qui vient au monde. La pièce est également l’occasion d’entendre la véritable Mrs Jenkins, elle enregistra en son temps le fameux air de la reine de la nuit, le modèle est encore plus terrifiant que la copie, Agnès Bove n’exagère pas son jeu. Gregory Baquet ne démérite pas. Pas bouleversant mais amusant et sans prétention. EEe.

Edouard.

*Hergé s’en inspira pour imaginer la Castafiore

Quelques spectacles musicaux sur ce blog :

La flûte enchantée – Mozart

Les Noces de Figaro – Mozart

Le Messie – Haendel

Les Misérables – Théâtre du Châtelet

Le Roi Lion – Théâtre Mogador

 

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