L'Ange du bizarre - Musée d'Orsay - EEE dans Les sorties d'Edouard ange-242x300Le diable, ses cornes, sa queue fourchue et ses petites ballerines sont à Orsay.

L’exposition consacrée au romantisme noir du siècle des lumières à nos jours est l’occasion d’aborder le sujet amusant du mal.

Le mal n’est pas doté de poils, il n’est pas doux comme une fourrure de chat et ne dissimule pas dans son giron un petit cœur transi, il n’est pas rose, bleu ou vert, il n’a pas de forme, ni de substance, il est aussi évanescent que le bien mais probablement plus toxique, le mal est indéchiffrable. On pourrait déduire de ce qu’il n’est pas que le mal n’existe pas puisqu’il n’est rien de ce qui existe sur terre. S’il n’est rien de ce qui existe, comment pourrait-il être quelque-chose ? L’enjeu métaphysique de cette question est si formidable que l’esprit est pris de vertige, la conscience pantèle, l’intelligence découvre ses limites, faut-il donc convenir que le mal est une invention de la bible, des lobby gays et des gentils curés ? Faut-il comprendre que le mal tant vanté par Libération n’est qu’une production de la culture, un psychodrame dont les contours épousent par défaut les démarcations du bien ?

Mes amis, mes amours, si le mal se contentait d’être l’envers du bien, il serait aussi inoffensif qu’une idée dans un éditorial de Sangliers Magazine. C’est pourtant le mâle qu’on nous sert aujourd’hui à la une des magazines, on le sort à l’occasion de grandes manifestations, il trépigne, fait le gros dos, effraie les gens bons, on finit par le rentrer dans sa cage après trois coups de savate et une leçon de morale. Mes amis, mes amours, je vous le dis en vérité, ce mâle n’est pas le mal, ce n’est qu’un braquemart en furie au royaume des hermaphrodites.

On ne croit pas au mal dans le pays du mariage pour tous, on croit à l’amour, à la tolérance, à la fête, le mal est bidon, il est un vieux chat pelé réfugié sous une chaise. On devrait se méfier du gros matou, il garde tout dans son cœur et fomente sa vengeance. Le mal des philosophes, celui qu’aucune culture ne résout, est une marotte, une aberration distillée par les églises, comment le mal pourrait-il se trouver dans la nature humaine alors que l’homme a inventé Greenpeace et Stéphane Hessel ?

Tandis que cette question ne finit plus de créer le tumulte dans votre chiffonnade de neurones, il me vient à l’esprit les mots du prince de Polignac, celui-ci déclarait à la sortie d’une soirée mondaine : « Décidemment, je n’aime pas les autres »1. Cette fracassante formule rappelle que l’homme ne prend pas plaisir au commerce de ses semblables, l’homme fatigue l’homme, c’est une vérité insoutenable que l’on préfère remiser dans son tiroir à culottes, elle y retrouve dentelles et fanfreluches. Pourtant cette saillie princière révèle de façon éclatante, notre entendement en est tout aveuglé, que le mal est croupissure de la nature humaine, nous sommes mauvais par nature. Ô nuit effroyable, ô nuit désastreuse où retentit cette nouvelle : « Emile est méchant, Emile est mauvais ! ». Le mal n’est pas manufacturé, il n’est pas gibbosité honteuse de la société, boursouflure suintant de la culture, le mal est dans notre âme, chaton obèse chipotant les reliefs de notre conscience dans les sombres encoignures. Cette métaphore est fortuite, j’aime les chats, j’en mange un tous les matins avec un verre de Tropicana.

Le diable est ce qui sépare, de Dieu, des autres, de soi, l’étymologie est incontestable : dia-bolo, incontestable mais parfois trompeuse quand il s’agit d’eau pétillante additionnée de sirop. Ce qui sépare l’homme de l’homme est dans l’homme, c’est aussi simple qu’une table de multiplication, le mal est corruption de notre nature. Une chèvre n’est pas mauvaise, Emile oui. Le mal nous rend singulier, il nous sépare des autres, comme le sexe, il est un attribut d’altérité. En tant que tel, il est renié, ignoré des sociétés modernes, démocratie conchylicole dont la religion nouvelle, celle de l’égalité, repose sur la croyance en un homme indifférencié de nature, une pâte à modeler, une moule sur un rocher.

L’exposition s’intitule « L’ange du bizarre »2, tout est dit, le mal est une étrangeté, une aspérité replète à la surface lisse du Flanby sociétal, il est un bel ange à peine pubère, le cheveu fou et les abdominaux chantournés, un peu de rêve horrifique, finalement assez plaisant. J’aime les mots, j’en abuse souvent, je vous demande pardon, je suis fatigué aujourd’hui, l’épuisement réduit l’étendue de mon champ lexical tout en le soumettant à une excavation plus harassante encore, j’ai le vocabulaire d’un touitteur, c’est affreux mais je publierai quand même cet article. Il le faut, par professionnalisme, à chacun son Golgotha.

Les salles se succèdent, le malaise augmente, du cauchemar de Füssli aux menaçantes forêts de Max Ernst, c’est toute l’imagerie du romantisme noir qui s’étale en cadres dorés et pénombres muettes. Nées à rebours du siècle des lumières, ces fantasmagories illustrent l’inquiétude d’un homme dont la raison ne suffit plus à expliquer le monde, à l’instar d’un Chesterton revenu des grandes oraisons à la déesse logique3, les artistes font naître la folie de la raison, c’est Goya dessinant le songe de la raison sous la forme de créatures infernales, ce sont les visions mystiques de Blake, la folie de Kate de Füssli.

Le mal est cet impondérable, la part d’ombre d’une humanité dont la quête du sens achoppe sur le mystère, le pêché, signe de notre nature corrompue prend les formes d’une sublime déliquescence, poésie de la décadence qui séduit les mécréants et fait sourire les autres. Le mal et ses brillants oripeaux, clichés somptueux que l’on peut admirer dans les premières salles. Au fur et à mesure de la visite, le mal se fait moins chair, il devient une menace diffuse, des paysages inquiétants de Carl Friedrich Lessing aux forêts hantées de Max Ernst, on sera entre temps passé par la truculence gothique et le club des haschischins de Baudelaire, Nerval et Moreau. Le parcours est agrémenté de vidéos, des plus pittoresques avec les productions de la Hammer aux plus dérangeantes avec Un chien andalou de Buñuel et Dali.

On ressort avec le sentiment que le diable4 existe bel et bien. Rassurant. EEE.

Edouard.

1 – rapporté par Vialatte dans une de ses chroniques pour La montagne.

2 – nouvelle de Poe traduite par Baudelaire

3 – voir l’article consacré à Take Shelter

4 – voir la liste des 10 romans les plus démoniaques

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