Battling le ténébreux - Alexandre Vialatte - EEE dans Les lectures d'Edouard battling1Les romans d’Alexandre Vialatte ont des propriétés émollientes, leur style est si parfait qu’il semble une apogée, la volonté des écrivains velléitaires, nous le sommes tous en France, pays de plume, dans le croupion ou la main droite, s’en trouve délavée, rendue si faible et si bénigne qu’elle pourrait verser sans qu’on y prenne garde dans la pente inexorable de l’aquoibonisme.

Lire Battling le ténébreux, c’est prendre conscience du génie et du même coup mesurer la distance qui nous en sépare ; comme lecteur la révélation est une épiphanie, c’est plein d’une fébrilité heureuse que l’on tourne les pages, éperdu d’admiration et d’amour pour soi car on s’aime de reconnaître l’intelligence et la beauté, rien de tel qu’un bon roman pour réduire l’asthénie et revigorer une mélancolie ; comme auteur la découverte est fâcheuse, elle peut sembler l’accomplissement par un autre d’une tâche à laquelle on s’est soi-même consacré, on s’en trouve désemparé, inutile, à quoi bon gravir une montagne dont un meilleur que nous a déjà profané le sommet ?

Alexandre Vialatte écrivait des chroniques pour la pitance et des romans pour la postérité, la postérité est mauvaise fille, elle n’a retenu que la pitance. Heureusement, la pitance est délectable, les chroniques d’Alexandre Vialatte sont des textes parfaits, brillants d’une pensée si dégagée du moindre désir de s’appesantir, nulle ostentation, nulle forfanterie dans la phrase ou l’imagination qu’ils répandent dans les esprits consentants une douce euphorie, le sentiment que rien n’est grave, que tout est grâce. Que la pitance produise un effet si jubilatoire ne peut qu’inciter à découvrir les mets qu’Alexandre Vialatte réservait à la postérité.

Battling le ténébreux raconte les amours adolescentes de collégiens dans une petite ville du sud de la France. C’est le roman de la jeunesse, de son lent mûrissement, maturation éprouvante car elle est un renoncement à des rêves, à une révolte dont la noblesse tient à la soif de grandeur, au désir immarcescible d’être plus grand que soi.

Trois adolescents, le narrateur, Manuel et Battling forment une amitié complexe retenue de l’éclatement par une commune exécration pour les bourgeois satisfaits, les nantis de province au premier rang desquels se trouvent leurs professeurs. Au dessus de ce trio plane une fatalité mauvaise, celle des premières amours, des premières rancoeurs. Une jeune artiste allemande s’installe dans la petite ville, elle vient chercher le réel, le banal, elle n’aspire qu’à fondre dans l’épais potage de l’anonymat. Battling tombe amoureux d’elle, c’est un écorché, un poéte mutique à la sensibilité complexe qui tire une sombre volupté des souffrances qu’il inflige aux êtres qui pourraient lui apporter un réconfort, mortification étrange de l’adolescence où rien ne vaut une victoire sur les sentiments. Il n’avoue rien à la jeune allemande mais apprend rapidement que Manuel a de secrètes entrevues avec elle. Le drame est en place.

On retrouve dans Battling le ténébreux l’aisance d’Alexandre Vialatte, son style n’est pas porté par le labeur, la phrase est belle avec évidence, à la différence des chroniques dont la brièveté imposait une concentration des effets, le roman prend le temps d’être grave et d’imposer un ton de fantaisie tragique, parfois surréaliste, dont sourd une émotion poignante.

Premier roman, premier chef d’œuvre, Battling le ténébreux donne une image différente d’Alexandre Vialatte. Peintre méticuleux des tourments de l’adolescence, son art n’est jamais emphatique, il bouleverse le lecteur sans ostentation tout en lui faisant pénétrer l’épaisseur d’une âme, jeune encore, et tourmentée par de fastueuses illusions. Remarquable. EEE.

 « Battling, Battling, nous n’irons plus à Mexico nous laisser prendre à leurs promesses. Nous en prêterons plus l’oreille aux conseils du ciel de cinq heures, ni aux voix du vent dans le préau. Nous n’agiterons plus sur les murs du parloir l’ombre emphatique de nos petites pèlerines. Tu n’invectiveras plus jamais Victor Hugo dans la cour qui sent le tilleul, à l’heure où les chats irrités font le gros dos sur la pleine lune. »

Edouard.

Dans ce blog:

Chroniques de La Montagne – Alexandre Vialatte – EEEE

Chroniques 68 – Alexandre Vialatte – EEEE

2 Réponses à “Battling le ténébreux – Alexandre Vialatte – EEE” Subscribe

  1. Anonyme 30 avril 2013 à 8:14 #

    Bonjour
    Hé oui, vous avez raison… Vialatte est un grand et Battling est son chef-d’œuvre.
    Sur mon site http://www.cie.grand-desherbage.fr vous verrez que cet Auvergnat m’a occupé et m’occupe encore…
    merci pour ce beau commentaire
    D.W.

  2. Edouard 2 mai 2013 à 10:37 #

    Merci pour votre commentaire, venant d’un spécialiste de Vialatte, il me touche particulièrement… Je vois sur votre site que vous avez un spectacle consacré aux chroniques, ce spectacle tourne-t-il dans toute la France, aura-t-on la chance de le voir à Paris ? A très bientôt j’espère.
    Edouard.

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