Phèdre - Comédie Française - EEE dans Les sorties d'Edouard phedrePhèdre, sa nourrice et son beau rejeton sont à la comédie Française. Phèdre est la pièce maîtresse du répertoire dramatique français, c’est la cerise du pompon, elle enfonce Shakespeare et Florian Zeller, dépasse Le Cid et Mistinguette, atteint des sommets poétiques si escarpés qu’un pied de travers et c’est la chute, le boulevard, autant dire la mort ou les pages culture de Libération. Racine a le pied assuré, ses alexandrins nous mènent à l’extase, tant de beauté fait panteler le cœur, on sort du théâtre l’âme à fleur de peau, persuadé de la bonté des hommes, la beauté est menteuse, elle fait croire en la munificence de la nature humaine. Il existe heureusement des traitements efficaces, un éditorial de Nicolas Demorand,  un festival de Cannes ou un plat de tripes, le réel  est à ce prix, préférons la vérité aux emportements du cœur.

Le plus grand toasteur1 de livres consacre 47 pages à décrire le jeu d’une comédienne interprétant Phèdre au début de la Recherche, il faut se coucher de bonne heure2 pour apprécier l’exercice. Le narrateur proustien aime les analyses minutieuses, ses phrases sont des aérolithes persistants, on lit, une comète passe, son sillage laisse dans l’esprit une trace brûlante qui n’en finit pas de brûler, ça impressionne ou ça agace. Les temps ont changé, ce qui attendrissait Proust, l’emphase, la pose, l’artifice, affectations de scène dont le déploiement découvrait le crâneur, l’on était d’autant plus impressionné que le jeu outré des comédiens permettait de considérer le drame comme entièrement extérieur à soi-même, on ne s’identifie pas à un cachalot mais on peut le contempler, est aujourd’hui dépassé par l’exigence du réalisme psychologique. Grûss Gott Emile, cette dernière expression contient un oxymore, la psychologie procède bien plus de l’imagination que de l’appréciation du réel.

L’histoire de la pensée est un cheminement parfois tortueux, de Racine à Proust, de Proust à Florian Zeller, on joue les mêmes pièces mais sous un jour différent. La sensibilité, partie substantielle de la pensée, évolue : éponge perméable aux trémulations du temps, elle est ébranlée par le spectacle des passions destructrices au XVIIème siècle, siècle de l’honnête homme, par la violence de l’amour au XIXème, temps des romantiques et enfin par le désordre des psychologies aujourd’hui, ère anxiolytique.

La Phèdre du jour n’a plus rien à voir avec celle qu’admirait le narrateur de La recherche, plutôt qu’une comédienne rassie par l’expérience des planches,  le corps lourd, alanguie par l’âge, matrone racinienne qu’un sexe impérieux gonfle d’une dernière ardeur, Elsa Lepoivre est un corps affûté, presque maigre, un organisme tenu par les nerfs, desséché par une tension épuisante. L’heureuse sociétaire est une Phèdre moderne et magnifique, elle est émouvante dans le premier acte, dans cette scène de l’aveu pourtant recuite par les interprétations, les lectures scolaires, l’habitude des grands textes empêche parfois le saisissement de l’âme, terrible et tragique dans les actes suivants. Elle est bien mise en valeur par la scénographie modeste de Michael Marmarinos, très belles lumières mordorées et simplicité héraldique3 du décor.

On peut regretter quelques afféteries modernisantes inutiles, elles gênent peu, du moins jusqu’au récit de la mort d’Hyppolite par Théramène, morceau d’anthologie gâché par le micro et une élocution trop appuyée. Néanmoins, tel qu’il est, avec ses imperfections et son affectation parfois embarrassante, le spectacle fait entendre l’un des plus beaux textes de langue française avec honnêteté et sans chercher à en détourner les effets naturellement bouleversants par la pyrotechnie ou un point de vue provocateur.

Pas de Pierre Niney en Hyppolite dans la représentation à laquelle j’assistais, mes voisines s’en trouvèrent si déçues qu’elles plongèrent aussitôt dans une léthargie bougonne, elles ne s’y tinrent pas longtemps, le spectacle supporte l’absence du jeune espoir du cinéma français, c’est dire si l’art se passe facilement de la mode.

A noter l’exquise clarté de la poésie racinienne, le sens éclate dès l’abord (à l’inverse d’un morceau de Claudel par exemple, quand bien même vous mobiliseriez l’intégralité de vos facultés cognitives vous auriez toujours quatre répliques de retard devant Le partage de midi). Allez-y. EEE.

Edouard.

1 – Le toasteur est à la littérature ce que le tauteur est au pain grillé, pas grand-chose.

2 – « Longtemps, je me suis couché de bonne heure »

3 – Le mot de trop, première fois sur ce blog ?

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