Je suis drôle - Théâtre du Lucernaire - EEE dans Les sorties d'Edouard je-suis-droleLe soleil revient, il fait briller les toits, reluire le pavé, enchante les jardins, les parisiens ne s’y trompent pas, le printemps est là, il est finalement venu, on ne l’attendait plus.

Au théâtre du Lucernaire, l’arrivée du printemps accompagne la fin d’un joli spectacle, joli et barré, Je suis drôle . Claude Perron est Catherine Moulin, une comique dont la carrière décroît en même temps que l’humeur, la morale et l’œstrogène. Elle est affublée d’un adolescent mutique mais grommeleur, il s’appelle Rico, Enrico, un prénom solaire. La pièce n’a pas de début, de fin, ni de milieu, elle est une tranche, une lichette de vie servie avec sa liqueur râpeuse, amère et douce à la fois, drôle et désespérée, on en reprendrait bien un petit godet mais cela ne dure que cinquante minutes, il ne faut pas abuser des alcools menteurs, sous le feu, sous le rire, la détresse. Gérard Depardieu en est une preuve suffisante.

Le monologue est un exercice délicat, Claude Perron l’exécute avec bonheur et génie. Le talent ne suffit pas, il est une pensée sans cœur, un corps sans âme, un cake sans raisins, il faut aussi des baskets fluorescentes et un petite robe rouge. La comédienne les porte à ravir, elle est une pile alcaline qui attire le regard et l’empathie, charisme d’une loutre se grattant le ventre à la surface des lacs, elle joue sur tous les registres, s’empare du moindre mot, provoque mille émotions, court d’un côté à l’autre de la scène, s’effondre sur le sofa mais n’en fait jamais trop. Reine déchue, ses vannes à la benne, elle écume les banlieues misérables, les maisons de retraite et les cafétérias, son agent Joseph voudrait s’acheter une nouvelle voiture, une nouvelle fille, elle attend l’amour et la ménopause, sa vie n’est pas rose mais il y a la schnouf, la coco et les bedos.

On rit beaucoup, on se dépêche de rire pour ne pas grincer des dents, le premier mouvement est toujours le plus vrai, on oublie le sens à trop vouloir dépecer l’âme. Une âme est toujours méconnaissable, elle se maquille, se farde, rien n’est plus confus que l’âme, ou plus déguisée, la rancœur de Catherine n’intéresse que Catherine, elle en fait la matière de son ironie, elle ne serait pas plus drôle en étant plus heureuse, elle pourrait être plus triste. C’est le béaba de l’humour, ou son cliché le plus répandu, le cliché est souvent révélateur. Pas de bon humoriste sans névrose, la névrose est l’excavatrice, elle découvre le rire sous l’ironie, le drôle sous le cynisme, la glotte sous le palais, elle rejette derrière elle les scories trop répandues par les faux dépressifs, les asthéniques menteurs: la méchanceté, le vice et l’opinion publique. Je ne vise personne à part Stéphane Guillon.

Je suis drôle est l’occasion de s’interroger sur les choses qui nous font rire, tout fait rire mais il y a des rires plus graves que d’autres, des rires qui résonnent, des rires dont l’écho qu’ils trouvent en nous rappelle la profondeur, la gravité n’est pas l’esprit de sérieux, elle n’est pas pesanteur, elle est la vague sous l’écume, l’affleurement d’une pensée, parfois menaçante, parfois dérisoire. Pas de rire sans gravité.

Catherine ne veut plus faire rire, elle ne veut plus de la distance que le rire impose entre sa vie et elle-même, intervalle nécessaire à l’examen mais qui la dépossède, elle veut rejoindre sa vie. Elle veut vivre une histoire d’amour avec Eddy, retrouver son fils Rico et partir aux Galápagos. Peine perdue, Catherine reste drôle, sort funeste, destin vengeur, nos tragédies intimes manquent de sublime.

Spectacle dont la réussite tient surtout à la performance de Claude Perron, il manque peut être un peu de drame ou d’intrigue, le texte réserve quelques moments savoureux  mais ils se succèdent sans faire progresser une histoire. Cette réserve mis à part, elle est anodine et ne nuit pas au plaisir que l’on prend, le spectacle est remarquable. Hilarant. EEE.

Edouard.

Dans ce blog, voir l’excellent Dictionnaire amoureux de l’humour de Chiflet…

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