La théorie de l'information - Aurélien Bellanger - Ee dans Les lectures d'Edouard la_theorie_de_l_information-300x198La théorie de l’information est un roman d’Aurélien Bellanger, c’est aussi la notice biographique de Pascal Ertranger. La notice fait 657 pages, à ce détail le lecteur aura compris que la vie de Pascal Ertranger est aussi  palpitante qu’une penderie Ikea dotée d’un double fond et d’un miroir adhésif.

Pascal Ertranger est inspiré de Xavier Niel, le nabab à nuque longue de Free, son existence est commandée par interrupteur, 1001001110100 est la naissance, 0100010000 le premier amour, 0 son âme immortelle, tous ces codes mis bout à bout composent un destin, la théorie de l’information permet de le peser, c’est dire son intérêt pour l’homme, il peut ainsi estimer la vie de Nabila à 5 kilo-octets, celle de Sigmund Freud à 15 giga ou celle du Nectogal brun à 3 téra, on imagine pas les épreuves que doit traverser le plus modeste soricidé, la musaraigne est schizophrène, la souris verte exhibitionniste, la gueule du chat est l’heureuse issue d’une vie de souffrances. Le poids informatique est la mesure de notre histoire, Alléluia, Vishnu et Brahmapoutre, il fallait bien un écrivain pour l’annoncer au monde, la littérature est l’étendard de la science, le livre numérique une oriflamme 2.0.

Aurélien Bellanger est l’auteur d’un essai remarqué sur Michel Houellebecq, écrivain romantique. Dans ce brillant exercice, le philosophe de trente ans exprime son admiration pour l’écrivain visionnaire, le prophète des parkings et des grandes surfaces asphaltées, il y postule que l’auteur des particules est un romantique, le dernier, ils le sont tous. Outre que cette thèse est aussi recevable qu’une autre, l’interprétation des textes littéraires est une pratique peu scientifique, elle s’exerce dans un référentiel mouvant, celui de la psyché, sémiotique1 versatile dont l’intérêt repose essentiellement sur une rhétorique de démonstration, elle témoigne d’une inclination, d’ailleurs non dissimulée, pour les marottes de l’écrivain au regard de Teckel : la fin de l’homme moderne, la technique comme nouvel évangile, la vie éternelle. On a envie d’ajouter la mort et les petits oiseaux. Ou l’eschatologie3, celle qui sourd de l’imbrication des réseaux virtuels, enchevêtrement de codes dont la collusion donne naissance à une vie propre, autonomie inquiétante et annonciatrice de fin des temps, c’est Terminator, c’est Skynet2, c’est le règne du tracteur. C’est aussi Maurice G Dantec. Le blogueur aime jeter des noms en pâtures, il nourrit ses veaux, ses vaches, ses cochons et sa couvée.

La théorie de l’information décrit les étapes de la révolution technologique qui mène du minitel rose à Internet, tout vient du cul et s’achève à cet endroit, Internet ne fait pas exception. Le caleçon de l’informaticien augure de l’avenir, le destin est au fond d’une culotte. Dans le livre d’Aurélien Bellanger, aucun décret moral, le narrateur raconte, il encyclopédise et ne juge pas. Des années lycée à la création de Demon (Free), Pascal Ertranger ne vit que pour entreprendre, innover, et finalement connaître, connaître l’homme. L’homme qu’il tente de saisir est un artefact, une somme d’informations en police Arial ou Garamond, une feuille de styles, autant dire qu’il n’est du réel qu’une image fantasmée, dessinée à petits traits qui sont autant de statuts Facebook. C’est finalement cette patate que voudra sauver Pascal Ertranger en faisant transporter des bouts de code dans le génome de petites abeilles, délire prométhéen à l’ironie glaçante, l’homme ainsi sauvegardé n’est plus un homme, c’est une clé USB.

Le roman d’Aurélien Bellanger se fonde sur une idée, c’est une fiction conceptuelle, ça n’a pas de chaire, pas d’âme, ça ne répond pas à l’impératif littéraire de représentation de la vie: c’est un problème. Toute l’œuvre est sous-tendue par une intention, Aurélien Bellanger disserte, se regarde écrire et ne laisse jamais au lecteur le jeu nécessaire à son imagination, quand le mot colle trop ostensiblement à l’idée, il n’est pas facile de s’échapper d’un système de pensées. Le système n’est pas la vie, la vie, c’est le mystère, c’est l’évasion, c’est la fleur des champs et la couille dans le potage. La vie est dans le détail, elle est dans le brasillement d’un style singulier, pas dans la fadeur d’une définition Wikipédia. C’est pourtant le style qu’a choisi Aurélien Bellanger, une phrase sèche, informative, générale, qui épuise les tentations de lyrisme, c’était aussi la forme choisi par son mentor dans La carte et le territoire, il y avait cependant dans ce dernier livre un point de vue, une morale, un homme derrière le clavier, ce n’est pas le cas de La théorie de l’information.

Trop théorique, intelligent mais aride. Ee.

Edouard.

1 – Voir l’article consacré au règne du « signe », en partant d’Harry Potter.

2 – Nom de l’intelligence artificielle qui tente de détruire l’humanité dans Terminator, voir critique dans ce blog.

3 – Le moderne méprise l’eschatologie car l’eschatologie suppose un temps fléché et l’idée de salut (alors que l’esprit contemporain ne supporte qu’un temps cyclique, perpétuellement recommencé).

4 – « Le roman est un miroir que l’on promène le long d’un chemin » Stendhal, voir la liste des livres cultes dans ce blog.

J’aime annoter mes articles, je les comprends mieux le lendemain.

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