Tirez la langue, Mademoiselle - Axelle Ropert - EEe dans Le cine d'Edouard tirez-la-langue-225x300Chez le médecin on tire la langue, c’est bien connu.

Le praticien tire de l’examen de nos muqueuses un diagnostic précis, rien ne se passe dans notre organisme sans que nos cellules épithéliales en soient dûment informées, c’est le battement d’aile du papillon, l’effet chaotique des biologies humaines. Le foie se dégrade, les reins racornissent, l’intestin grêle, la langue reste, elle est le palimpseste de nos défaillances sanitaires. Un bon généraliste peut prédire l’avenir en observant nos papilles, cela évite d’éventrer et c’est bien plus hygiénique.

La langue de l’homme ne se distingue pas de celle de la femme, on voit par là que nos savants contempteurs du sexe ont bien raison de promouvoir le genre, c’est par lui qu’on devient un monsieur ou une dame, le sexe n’est qu’une prolifération de germes culturels, un comédon qui ne dit rien de l’identité, la langue le prouve : protégée des pollutions culturelles par le rempart des lèvres, elle ne s’expose que rarement à l’air libre, elle est l’organe irréfragable de notre singularité. Elle est pourtant pareille chez l’homme et chez la femme, le syllogisme est implacable1. Qu’elle soit également pareille chez la vache, le ragondin et le campagnol ne fait qu’ajouter un peu de lumière au soleil, veaux, vaches, cochons, couvées, nous sommes tous des êtres vivants, une même humanité coule dans nos veines, la moule est l’horizon triomphant du progrès selon Judith Butler.

Je m’emporte l’escarpolette, la langue est plus triviale pour Axelle Ropert, elle est d’abord un titre de film. Presqu’aussi déroutant que l’oreille ou l’hypophyse. Il n’y a guère qu’un métaphysicien pour appeler son film « L’oreille » ou « La moustache », rien de tel que la banalité sèche d’un organe sensitif3 pour rappeler à l’homme qu’il est d’abord une âme.

Le film d’Axelle Ropert est bien plus que le compte rendu circonstancié d’une visite médicale, il est un film d’amour, non pas l’amour brûlant, l’amour biblique du cantique des cantiques, terrain réservé à Terrence Malick, mais l’amour ordinaire des hommes pour leur frère, ou leur sœur si cette dernière est originaire de Porto.

Dans cette œuvre délicate, l’amour est un triangle, un triangle aux arêtes émoussées par la souffrance et l’habitude. A chaque sommet un être blond, brun ou roux regarde le segment d’en face avec résignation. Le blond est médecin, c’est le frère du brun qui est également médecin, l’être roux est une femme, elle est incarnée par Louise Bourgoin, beauté mystérieuse où les rondeurs triviales composent un visage sophistiqué (il y a un grain de beauté). Les deux hommes tombent amoureux de la demoiselle sans se le dire, elle est mère d’une adolescente diabétique et porteuse de lunettes. Les trois ont longtemps vécu avant de trouver cet équilibre instable où l’insatisfaction sentimentale est tempérée par un doux renoncement, c’est-à-dire une conscience plus affûtée de la vanité de nos désirs, tout est vanité et poursuite du vent2. Louise Bourgoin préfère l’ombrageux au rigolo, on la comprend, rire n’apprend rien, souffrir procure davantage d’agréments intellectuels, cela éprouve la raison et exerce notre foi. Tout finit bien car la vie est ainsi, elle donne toujours aux beaux et aux ombrageux, les rigolos s’écartent pour regarder passer le bonheur, ils en font des épigrammes au bord de l’océan. Ils ne s’en trouvent finalement pas si mal, vivre heureux demande beaucoup d’efforts.

Le film est réussi, il donne à voir un amour fraternel réconfortant, point de cynisme ou d’ironie dans cette relation pure où le bonheur de l’un ne peut advenir que par le sacrifice de l’autre. Tourné dans un treizième arrondissement peu attirant, le film déroule des scènes légères, quotidiennes, mais teintées d’une mélancolie loufoque qui fait tout le charme de l’œuvre. O peut y rester insensible et trouver ça long. Ce n’est pas mon cas.

Les comédiens sont irréprochables. EEe.

Edouard. 

1 – Puisque la langue n’est pas conditionnée, elle désigne une identité non normée. Comme elle est pareille chez l’homme et chez la femme, il faut bien en conclure qu’un homme est une femme comme les autres. Cqfd. Ne me remerciez pas.

2 – Propos de Bible, en sept mots. L’Ecclésiaste.

3 – Les moustaches sont les vibrisses des portugaises.

 

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Les clics de Narcisse, du mariage pour tous et d’une chèvre mélancolique

Mes bien chers frères humains, petites chèvres et moutons bien gras, le mariage pour tous n’en finit pas de générer […]

La démocratie conchylicole ou le rêve français d’Eva Joly

Hier soir, devant un public encore vert, la candidate Eva Joly déclarait que sa conception du rêve français était « la […]

Impasse Adam Smith – Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche – Michéa – EEE

  Jean Claude Michéa est honnête, c’est une qualité rare, surtout pour un socialiste. Heureusement pour le lecteur, il fait […]

Retour de vacances, de la culture du temps à celle de l’espace ou comment le touriste transforme peu à peu le monde en hall des expositions

De retour de Thaïlande, pays où le touriste écrasé de chaleur rend l’âme devant l’image d’un dieu gras et placide, […]

La fête de la musique, la fête des petits merdeux

La fête de la musique est une invention de petits merdeux pour les petits merdeux. Tous les petits merdeux au […]

Fabrice Luchini – La Fontaine, Baudelaire, Hugo, Nietzsche… – Théâtre de l’Atelier – EEE

Fabrice Luchini est un être merveilleux. Un ange de nos campagnes descendu des sphères pour chanter les louanges de la […]

ArtDesign by Ellyn |
pour le plaisir....rêve,mag... |
converseyourself |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | lamioutta
| Précieux papiers
| Et un p'tit tour