La flèche du temps - Martin Amis - EEe dans Les lectures d'Edouard flechedutemps-176x300Le temps est une notion floue. Certains prétendent le mesurer à l’aide d’une échelle, d’autres préfèrent ramasser des cèpes en sifflotant. Entre ces deux positions extrêmes, l’homme moyen consulte sa montre, il se dit qu’il va rentrer tard, que le gigot sera froid, l’angoisse existentielle étreint son cœur car il aime manger chaud.

Le temps est une intuition indiscernable, nul ne peut le saisir mais tous l’éprouvent dans ses effets, la peau se creuse, les fesses tombent, les os s’effritent : le temps passe, il laisse au cœur quelques secrètes blessures, il est un saut de l’humeur, la trame du changement. L’avion supersonique, le réseau informatique et la cocotte-minute permettent aujourd’hui le rabiotage de minutes qu’en des temps plus anciens l’homme consacrait à l’examen du plafond, introspection salutaire contre les maux de tête et ceux de l’estomac. De ces minutes gagnées contre l’ennui, l’homme moderne fait des pâtés, il s’installe dans son canapé et s’abreuve d’images. A mesure que les contraintes du temps disparaissent, les transformations s’accélèrent, le rythme cardiaque s’emballe, les neurones grillent les uns après les autres avec un petit bruit de moustique sur un halogène, l’action prend le pas sur la réflexion, les religions disparaissent, la science triomphe et l’homme prend des pilules pour oublier qu’il a une âme. L’âme prend son temps, elle ne va pas finir, elle n’a aucune raison de se presser.

Chez les chrétiens, le temps est une flèche, il est un cercle en Chine, une spirale pour les chinois atteint de dégénérescence maculaire, on voit par là que le temps ne se formalise pas. Le temps n’a pas de forme car il n’a pas de matière, la forme sans matière n’existe qu’à la tête du gouvernement. Le temps n’est un cercle ou une flèche que par métaphore, la ligne suggère la qualité essentielle du temps : l’écoulement. Chez les chrétiens, le temps s’écoule selon une ligne droite, chez d’autres il s’épanche en suivant une courbe, la différence est infinitésimale au présent, elle est considérable dans l’avenir. Les chrétiens croient au progrès, à la fin des temps, les chinois soupçonnent l’histoire de se répéter inlassablement, eschatologie de la moule désormais à la mode sous nos latitudes, yoga, Bouddha, raplapla, l’oriental est devenu tendance.

Martin Amis est anglais, il est aussi civilisé qu’on peut l’être dans un pays où l’on vous sert des flageolets au petit déjeuner, après 11h il devient difficile de juguler l’impétuosité de son épigastre. De culture chrétienne, le talentueux écrivain s’imagine le temps comme une flèche. Heureusement pour le lecteur assoiffé de scandale, de menottes autour des poignets et d’amours tropicales, Martin Amis est l’héritier d’une longue lignée d’auteurs bretons plus intéressés par l’absurde et la gaudriole que par la gravité et la philosophie, il invente donc le temps réversible, paradoxe incommensurable, aberrante pensée dont l’application donne La flèche du temps, roman classique racontant la vie d’un homme de la mort à la naissance. Inutile de préciser que ce livre est un concept littéraire à lui tout seul, une idée en 200 pages, un objet à l’étude difficile, réservé aux lecteurs intrépides.

Un vieil homme se réveille à l’hôpital, reprend le chemin de la maison, attend que le temps passe, puis se décide à travailler, il rajeunit, a des maîtresses, ses rides s’effacent, le voilà revenu à New York, il monte sur un bateau et retourne en Europe, au Portugal, puis c’est l’Allemagne, regarde de soyeuses volutes s’échapper des cheminées d’Auschwitz où il se livre à des expérimentations médicales sur des cobayes, ressuscite les prisonniers, renvoie les juifs dans les sous-sols ou les greniers, quand il sort du camp et de la guerre, c’est pour se marier avec une allemande, ils se séparent, l’adolescence survient, l’enfance, et enfin le néant. Ce genre de récit donne lieu à des dialogues vertigineux :

- Promis.

- Promis ?

- Jamais, dit-elle.

-Tu ne le dirais pas ?

- Mais je ne le dirais jamais.

- Oh tu racontes n’importe quoi, dit Tod. Qui te croirait de toute façon. Tu n’en sais tout simplement pas assez.

- Quelquefois, je pense que c’est ta seule raison de continuer. Tu as peur que je parle. 

Le couteau suture, l’œil au beurre noir est guéri par un poing, la fille couche le premier soir sans préambule, tout est à rebours, il faut relire trois fois les vingt premières pages, après on renonce à comprendre. Le récit est mené par l’âme du personnage principal, en quittant le corps, elle remonte le fil du temps et livre ses impressions, elles ne sont pas heureuses, l’homme est mauvais, traumatisé, et finalement nazi, l’atmosphère générale n’est pas bien gaie.

Objet littéraire curieux, aussi absurde que son postulat, le roman doit se lire comme une expérimentation étrange et sans doute un peu vaine, difficile mais bien écrit et intéressant pour ceux qui prendront le temps de la réflexion. A lire. EEe.

Edouard.

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