The Guitrys - Théâtre Rive Gauche - Eric-Emmanuel Schmitt - EEe dans Les sorties d'Edouard the-guitrys-204x300Dans The Guitrys, Martin Lamotte joue Sacha Guitry, on s’en serait douté. Claire Keim interprète sa maîtresse, puis sa femme, dans cet ordre, il s’agit d’un mariage moderne. Au moyen âge, on était l’épouse avant d’être l’amante, c’était plus hygiénique.

La pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt est charmante, les bons mots se succèdent, ils sont souvent véridiques, l’histoire est aussi vaine qu’un bout de lard dans un clafoutis, c’est le règne de la blague. On sourit souvent, avec un peu de componction, les vieilles tantes secouent la permanente en retenant un pet, leurs maris moins habiles ricanent : la soupe miso du restaurant Yakitori a des effets malheureux. Le génie du miso fait oublier la misogynie de Guitry, c’est tant mieux. Je regrette cette phrase, elle aussi laborieuse qu’un tweet de Bernard Pivot, l’humour faisandé des hommes de télévision contamine le blogueur pressé.

L’histoire d’amour entre Yvonne Printemps et Sacha Guitry est un vaudeville. L’auteur rencontre une chanteuse de cabaret, elle est jolie, espiègle, pas bégueule, il en tombe amoureux, il divorce pour l’épouser, pratique courante au début du siècle, le mariage était alors la concrétion du sentiment amoureux, il n’était ni bourgeois ni universel, c’était une institution humaine inévitable. Les dialogues ont l’air d’avoir été écrits par un monsieur un peu vieux jeu, dur de la feuille mais spirituel, il en sourd une musette rétrograde, rétive à l’esprit émollient qui confond tout aujourd’hui dans la même soupe d’amour et de bonheur pour tous, les hommes ne sont pas des femmes comme les autres, ils sont faibles avec les femmes fortes et inversement, ce n’est pas un cliché, c’est une image.

La relation de Sacha et d’Yvonne est tumultueuse, les deux amants s’aiment dans la vie comme sur scène, dans le verbe plus que dans la chaire, Sacha trouve Yvonne trop chaude, Yvonne trouve Sacha pas assez raide, on rit dans la salle, la badinerie n’est jamais aussi croustillante que lorsqu’elle dissimule le vice ordinaire. Le sel de la chose est la différence intellectuelle, Yvonne est bête, c’est une ânesse attelée à un carrosse, sa stupidité lui donne de l’élan, elle a la gouaille de ceux qu’on prend pour des cadors quand ils n’ont pas d’âme, pas d’entrailles, que du bruit entre les deux oreilles et beaucoup de culot. Elle est irrésistible, jolie à se damner un pion1 sur le grand échiquier de l’amour, j’écris à la va-comme-je-te-pousse, Claire Keim est une révélation, elle est séduisante, chante à ravir et emporte les cœurs. Martin Lamotte fait pâle figure à ses côtés, pétard mouillé aux étincelles refroidis, on entend « Flic, Flac, Floc » quand on voudrait avoir du « Crac, Boum, Hue », la faute en revient entièrement au comédien, il bafouille parfois, joue gris alors que Guitry était étincelant. Etonnant de la part de Super-Résistant.

Le couple formé par Yvonne Printemps et Sacha Guitry représente une époque révolue, le temps d’une décennie, il incarna la France, son esprit primesautier, sa gaité légère hérissée de mots piquants, le spectacle fait regretter cet âge où l’amour n’était pas grave, l’argent non plus. A mesure que la parole se répand, le sens caché des mots s’oublie, ne reste qu’une brique à faire des phrases, chaque sentence pèse une tonne, chaque pensée est lestée du poids de l’expression, on ne peut plus rien dire sans être pris au sérieux, c’est le nominalisme, l’ère du « tout est grave ». Il n’y plus d’ironie dans le cynisme, c’est bien dommage. Chez Guitry, tout est ironie légère, la moindre réplique fait frisotter les lèvres, on s’amuse, sans beaucoup de remord.

La mise en scène de Steve Suissa sert à merveille le texte d’Eric Emmanuel Schmitt, une soirée charmante, on ne sort pas beaucoup plus intelligent mais ravi, c’est mieux. EEe.

Edouard.

1 – Mélange d’expression, damer ou se damner, telle est la question.

4 Réponses à “The Guitrys – Théâtre Rive Gauche – Eric-Emmanuel Schmitt – EEe” Subscribe

  1. philomene 21 octobre 2013 à 16:45 #

    Cher Édouard,

    j aime beaucoup le passage sur le mariage : « consécration du sentiment amoureux », néanmoins ne l est il pas encore de nos jours ?

  2. Edouard 21 octobre 2013 à 20:58 #

    Hello Philo, tu as raison, cela dit « concrétion » et « consécration » n’ont pas tout à fait le même sens, il ne faut pas confondre « saucisse » et « ordinateur ». En fait, je crois toujours que mes lecteurs me lisent aussi vite que j’écris mes articles, qu’ils n’ont pas le temps de s’attarder, j’ai bien tort et tu m’en donnes la preuve. Cela dit, je savais que cette phrase prêtait à confusion, elle est contradictoire avec la premier paragraphe, le mariage d’amour est un symptôme de la modernité, je dis les choses en terme médical, c’est plus sérieux, je contre coinche avec le lien signalé derrière « institution humaine », ma proposition est donc fausse. Désolé, la prochaine fois, je relirai.
    Je ne suis pas sûr d’avoir été plus clair…

  3. philomene 22 octobre 2013 à 8:08 #

    Mon cher Édouard,

    Peut être la lectrice lit dans vos articles ce qu’elle a envie d’y lire finalement. Concrétion pour les hommes et consécration pour les femmes.
    Le flou est l un de mes etats favoris, il prête beaucoup plus à discussions et interprétations que les posts bien trop nets et fermés.

    • Edouard 22 octobre 2013 à 8:31 #

      Bien d’accord avec toi, l’indétermination est la liberté. Cela dit la vérité est souvent assez nette. Il faut choisir, choix difficile…

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