elluklLa morale est une chose très importante, on ne devrait jamais écrire à propos de la morale sans avoir lu Jacques Ellul, ou un autre théologien de sa trempe. La morale est chose si grave qu’elle conduit irrémédiablement au sérieux, à la pose, au raisonnement, on ne pense jamais à la morale sans en tirer de faramineuses conclusions, le bien, le mal, le on-ne-sait-pas, choix délicat qui nécessite l’application consciencieuse de l’intelligence, et de la volonté. Un être moral est une sommité, un bloc de sens, un Blaise Pascal, son cerveau bivalve lui permet de résoudre des équations compliquées où le réel prend moins de place que les principes, son empire est la casuistique, sa méthode est infaillible. A l’heure où la psychologie, la sociologie et la culture des moules fourbissent les déterminations les plus opiniâtres, la morale finit d’enfermer l’être dans un enclos, l’homme est une boule dans un flipper, une bonne pâte dans un pétrin, un peu de gelée anglaise découpée à la scie sauteuse, la scie, c’est la culture, l’enfance, le bulletin de paie, tout ce qui explique l’homme en le réduisant à un mécanisme.

La morale est une règle de conduite, elle est un phénomène social permettant aux homoncules de vivre ensemble le plus longtemps possible, elle repose sur la distinction partagée d’un bien et d’un mal, elle ne rend pas l’homme plus libre mais le soumet à sa conscience, empire peu autoritaire mais raisonnable avec lequel l’intelligence s’arrange au gré des circonstances. La morale maintient la cohésion sociale, elle est mesure conservatrice, elle doit être regardée comme telle ou devenir un instrument de propagande, une idéologie contraignante à la solde d’un pouvoir. Prenons garde à ce que l’outil ne devienne pas étau.

La distinction du bien et du mal est une prérogative de l’homme pêcheur, c’est Adam et Eve goûtant la pomme de l’arbre de la connaissance, c’est Prométhée enchaîné, il appartient à l’homme déchu de discerner le bien du mal. C’est du moins le point de vue de Jacques Ellul, sociologue endimanché de théologie dont l’ouvrage repose exclusivement sur le propos de Bible. La morale est un signe de la chute, avant qu’Adam et Eve ne s’aperçoivent de leur nudité, c’est-à-dire avant qu’ils ne se trouvent contraints de décider ce qu’était le bien, ils vivaient de la volonté de Dieu, parfaitement libres, batifolant dans les blés mûrs. Ils voulurent être « comme Dieu » et le devinrent au-delà de leurs espérances car il leur revint désormais de discerner le bon grain de l’ivraie.

Or le bien selon la Bible s’apparente à la volonté de Dieu, il est donc insaisissable par une intelligence humaine, il est une volonté changeante qui ne répond à aucune règle compréhensible. Le bien que les morales humaines synthétisent est un bien relatif, utilitaire, technique, il ne permet pas de plaire à Dieu. En revanche, au sein d’une société donnée, il donne bonne conscience aux vertueux et fait rosir de honte les dépravés. La morale du jour est tirée par des valeurs qui sont inscrites à la craie sur de noires ardoises de comptoir, les droits de l’homme, ceux de l’individu, de la femme, des blonds, des brunes, vanité, tout n’est que vanité et poursuite du vent. Le bien est aujourd’hui la norme, c’est le principe émollient des cohésions sociales, la vraie singularité est le mal, elle est dénoncée dans les tribunes, abhorrée par les tenanciers d’une morale de la fusion, du tous pareils, du droit pour tous. Jacques Ellul écrit ce livre en 1964.

Le vrai bien n’est pas accessible à l’intelligence de l’homme, il peut en deviner les effets, en éprouver la grâce, mais sa pleine connaissance lui est un Graal insurpassable, il ne le touche que dans la révélation et par le Christ. C’est pourquoi le christianisme n’est pas une morale, un chrétien ne devrait pas juger, il ne devrait jamais condamner, les saints ont toujours montré une prédilection particulière pour le pêcheur, le sans grade, l’abandonné, il n’appartient à aucune instance humaine de juger de la dignité d’un homme. Le Christ n’institue pas de morale, il ne légifère pas mais s’élève contre le pharisaïsme de ses contemporains, son message est un ordre d’amour, c’est par la charité, c’est-à-dire l’amour de Dieu que l’homme est sauvé, qu’il vit selon le vrai bien. On songe à Péguy, à certains mystiques, le sociologue Jacques Ellul prône une foi chrétienne sans religion.

Cette critique théologique de la morale achoppe sur un paradoxe, la nécessité contre l’impossibilité d’une éthique chrétienne, Ellul n’est pas nihiliste, il est bien conscient de la nécessité d’une éthique pour les chrétiens mais il l’oppose à une éthique systématisée, ratifiée par une norme morale dont l’homme doit pouvoir sortir, c’est ce que Kierkegaard nommait « la suspension téléologique de l’éthique », l’éthique est suspendue en vue de la foi et de l’obéissance à la volonté de Dieu. Car c’est finalement Dieu qui « opère en nous le vouloir et le faire » (Philippiens 2,13).

Le Vouloir et le Faire est un essai accessible, non exempt de défaut1 mais rapide et intelligent, il intéressera les hommes de foi mais aussi tous les curieux qui s’interrogent et qui trouveront dans ces pages davantage de vérités à propos du christianisme que dans Le Monde des religions (ou Libération). EEE.

Edouard.

1 – Qu’en est-il du mal ? Du diable ?

Autres articles à propos de la morale ou du bien :

Une de Libé – Quand Libération se prend pour Paris Match

De la puanteur comme droit de l’homme et des paradoxes de l’empire du bien

De la naissance d’un bébé médicament et des incidences morales de l’évènement

De l’affaire Strauss-Kahn, des mégaphones au culs des lapins ou comment le capitalisme mondial se fabrique une fidèle complice

De l’affaire Woerth-Bettencourt et de l’usage de la morale comme manœuvre politicienne

Une réponse à “Le Vouloir et le Faire, une critique théologique de la morale – Jacques Ellul – EEE” Subscribe

  1. Vianney 1 décembre 2013 à 23:35 #

    Vous m’aviez donné envie de me procurer le livre, son prix m’a refroidi je dois dire…

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