kléberLa critique est l’exercice favori des plumeurs de thon, ils trouvent là une occasion édifiante de moquer les cacographes de tous bords, eux même plumitifs négligeables, ils savent débusquer les ridicules littéraires et les céphalées faméliques. Les plus hardis, on compte parmi eux d’augustes journalistes à Télérama, concoctent d’incendiaires diatribes contre les méchants penseurs et les artistes déviants, malheureux fantaisistes qu’une fièvre d’indépendance pousse à l’opinion contraire.

Dans les salons dorés du boulevard Saint Germain passent les ânes en peine, ils ont la mine déconfite et le teint vert, un mauvais papier a détruit les espérances de grandeur que gonflait leur dernier ouvrage, le livre va se vendre, la grandeur littéraire ne souffre pas la médiocrité du commerce, de bonnes ventes signalent la déficience de l’art. Plus loin, en deuxième couronne, on ne s’embarrasse pas de ces térébrations de schizophrène, les ventes dépassent l’art, la postérité et la métaphysique, l’éditeur a la joue fraîche et l’œil brillant, sphénopogone1 de parking, il se frotte les mains devant les courbes qui montent et s’ennuie en lisant des phrases qui comptent plus de trois mots. Gallimard contre Fixot, caviar contre œufs de lump.

La critique n’est jamais plus percutante que lorsqu’elle procède d’une vision parcellaire de la réalité ou du moins d’une vision déformée, déviée par le prisme d’une pensée subjective, rien de plus corrosif pour l’attention qu’une analyse frileusement scientifique, tout entière réduite à l’argutie positive, aux causes et aux effets. Un jugement littéraire, et pourquoi pas esthétique, est un arrêt dicté par une conscience à propos d’une autre conscience, les deux d’égale intégrité, il découvre le juge autant que l’inculpé, il révèle la finesse d’une analyse, entrelacs de raisons enchifrené de mystère, nimbé par le secret d’une culture, d’une éducation, d’une psychologie. Néanmoins si la réflexion se forme dans le miroir d’une pensée personnelle, elle n’en est pas pour autant diminuée de son devoir de vérité, elle précède le verdict, elle n’est pas le moyen d’asseoir une opinion déjà faite. Léon Daudet, antidreyfusard acharné est l’un des premiers à avoir reconnu le génie de Marcel Proust, pourtant d’un bord politique fort éloigné.

La critique du jour est gangrenée par l’intime conviction, elle porte moins sur l’œuvre que sur les intentions que l’on prête à son auteur, l’œuvre n’est plus que le miroir d’une vie, le produit d’une existence dont elle tire tout son enseignement, à quoi bon analyser une œuvre quand la biographie du plumitif suffit à l’expliquer. Le débat n’est pas nouveau, il opposait déjà Sainte-Beuve et Proust, le premier invoquant la nécessité de connaître la vie d’un écrivain pour comprendre son invention, le second rétorquant que l’œuvre seule suffit, qu’elle est autonome, qu’elle détient seule les clés de son secret. La vérité est ailleurs, plus probablement entre les deux, elle est mauvaise fille, elle ne choisit jamais son camps.

La critique n’est pas un art, elle le devient quand elle est exercée par un artiste, quand elle est supportée par un style, une vision dépassant les trémulations de l’époque, l’analyse d’une œuvre contemporaine est difficile, elle oblige à des arrachements dont peu sont capables, s’évader de son siècle, ne pas se conformer à ses exigences, Nolite conformari huic saeculo2, est l’inévitable gageure à laquelle doit se soumettre l’impétrant critique. Autant dire que le critique est une engeance aussi rare que précieuse, l’emploi est désormais occupé par des journalistes, gougnafiers peu sujet aux remords et plus intéressés par la mode que par la postérité.

J’ai relu récemment Une histoire de la littérature française de Kléber Haedens, je le conseille vivement aux lecteurs avides, ils y trouveront du panache, de la forfanterie parfois, un style solide, terrien, une érudition jamais pesante, au service d’une critique lucide, aigue et sans complaisance des aventures littéraires consignées dans le récit national (pour paraphraser les calotins pontifiants, la plupart à l’Education Nationale). A lire de la première à la dernière page.

Premier article de l’année, que c’est long et poussif, les effets de la digestion. Mais la liste suivante vaut bien qu’on l’introduise, même péniblement :

  1. Une histoire de la littérature française – Kléber Haedens
  2. Dictionnaire égoïste de la littérature française – Charles Dantzig
  3. La littérature sans estomac – Pierre Jourde
  4. La littérature à l’estomac – Julien Gracq
  5. Une histoire de la musique – Lucien Rebatet (attention, il y a un piège)
  6. Souvenirs littéraires – Léon Daudet
  7. Dictionnaire amoureux de l’humour – Jean-Loup Chiflet
  8. Chroniques de la Montagne – Alexandre Vialatte
  9. Le Jourde & Naulleau – Pierre Jourde et Eric Naulleau
  10. Un cœur intelligent – Alain Finkielkraut
  11. Les 10 meilleurs livres du monde

Edouard.

1 – Trouvé chez Léon Daudet, barbe en pointe, par extension toute personne portant un bouc, la plupart au service marketing dans une maison d’édition. Méphistophélès négligeable.

2 – Saint Paul

2 Réponses à “Les 10 ouvrages de critique littéraire qu’il faut lire” Subscribe

  1. Vianney 13 janvier 2014 à 21:16 #

    Le Céline de Muray mériterait également sa place dans votre liste

  2. Edouard 14 janvier 2014 à 11:46 #

    Merci de l’info, je l’ajoute à mes envies de lecture…

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