desespepeQue sait-on de Léon Bloy ? Rien si l’on n’a pas lu Le Désespéré. Son premier, son seul roman, raté, autobiographie maladroite et emphatique qui se parcourt un œil sur le dictionnaire, l’autre dans l’enchevêtrement des mots, jungle étouffante, putride où constellent les néologismes savants, les amphigourismes oléagineux et parfois au détour d’un monceau d’excréments une pépite fulgurante qui laisse à l’esprit une trace nette, vibrante. Je n’ai jamais lu rien de tel, un style de garçon boucher touché par la grâce et le foutre, taillis inextricable dont on devine la méchante pulsation, sous l’écheveau bat une âme malade, écrasée par la laideur du monde mais décidée à mordre la main qui relève et qui apaise.

Le Désespéré est l’histoire de Caïn Marchenoir, pamphlétaire furieux que la sottise bourgeoise exaspère, catholique enragé que l’asthénie des nouveaux croyants crucifie, c’est un morceau de moyen-âge égaré dans la fadeur d’un siècle démocratique, il poursuit de sa vindicte énorme tous les littérateurs faciles et débonnaires, les prêtres cagots, les riches, les satisfaits, sa rage est celle que procure la certitude du génie, ses mots sont des carreaux d’arbalète décochés à bout portant, ils enfoncent les trognes enfarinés, déchirent les peaux trop glabres, finissent par se ficher dans les âmes pituiteuses, ne reste au mitrailleur qu’à cracher sur une tombe. L’existence de Caïn Marchenoir est un marasme, il est miséreux, s’amourache d’une démente arrachée de la rue, s’attire la haine de tous par son intransigeance, finit écrasé par un bourrin sans sacrement et sans ami.

Le récit est mal ficelé, maladresse d’un écrivain bravache qui règle des comptes avant de raconter une histoire, l’errance de Caïn entre Périgueux, la grande Chartreuse et les salons parisiens, termitière putrescente où fermentent les ambitions plumitives et les inimitiés, est ponctuée de morceaux de littérature stupéfiants, philippiques hérissées de mots formidables à l’encontre des bourgeois, on les parcourt avec une jubilation méchante, noyé dans la cataracte verbeuse mais fasciné par sa violence.

Léon Bloy portraiture à l’acide, il dresse à ses comparses de plume des statues rongées d’humus vénéneux, il pourfend la tiédeur des journalistes catholiques et voue aux gémonies les fieffées salopes de salon qui racolent le public par l’onctuosité de leur morale, il attaque les petites figures de son temps comme les plus imposantes, Alphonse Daudet et Maupassant n’échappent pas à sa vendetta, il prend malgré tout le soin d’utiliser des pseudonymes1. Quand il ne dissimule pas l’identité de sa cible sous un nom d’emprunt, le dessin est encore plus grossier, violence du trait qui ne néglige pas le physique, comme pour Albert Wolff, pages d’anthologie à la fin du roman :

« Planté sur d’immenses jambes qu’on dirait avoir appartenu à un autre personnage et qui ont l’air de vouloir se débarrasser à chaque pas de la dégoûtante boîte à ordures qu’elles ne supportent qu’à regret, maintenu en équilibre par de simiesques appendices latéraux qui semblent implorer la terre du seigneur, on s’interroge sur son passage pour arriver à comprendre le sot amour-propre qui l’empêche encore, à son âge, de se mettre franchement à quatre pattes sur le macadam.

Quant au visage, ou, du moins, ce qui en tient lieu, je ne sais quel épithètes pourraient en exprimer la paradoxale, la ravageante dégoûtation. […]

En vérité, ce plumitif gredin est surtout lépreux. Il porte sur sa figure la purulence infinie d’une âme récoltée pour lui dans l’égout, et il tient beaucoup plus de la charogne que du monstre. »

Tout le monde a oublié Albert Wolff2, les pages de Léon Bloy brûlent encore d’un feu sauvage, on les lit, on se brûle. L’histoire n’est pas justice, elle est un crible impérieux, le génie seul y survit.

Le pamphlet dissimule un esprit fiévreux, écartelé par des désirs contraires, les grossiers appétits cramponnent le mystique mais ne le rendent pas moins lucide, il erre comme une flamme vive dans un âtre cendreux, brutal et doux. On devine un orgueil incommensurable, une soif d’absolu inextinguible, la solitude aussi, il n’est pas bon être un homme dans un repaire de lavasses.

Une lecture éprouvante, difficile parfois tant le style semble pesant au premier abord, et dont l’expérience rappelle par endroit Les Chants de Maldoror de Lautréamont, dans une veine plus réaliste cependant. EEE.

Edouard.

1 – Voir les clés de l’ouvrage chez Garnier Flammarion.

2- Le bougre était fort laid, critique redouté et très installé. Il travaillerait aujourd’hui pour Le Monde des livres (au Figaro à l’époque, les temps changent, le progrès n’est qu’un déplacement idéologique).

2 Réponses à “Le Désespéré – Léon Bloy – EEE” Subscribe

  1. Vianney 21 janvier 2014 à 1:02 #

    Je l’ai chez moi, je vais le lire ces mois ci. Merci.

    Townes Van Zandt http://www.youtube.com/watch?v=WyUL1DinPP4

    Mark Lanegan http://www.youtube.com/watch?v=GttvEHw5rZ0

    Jesse Winchester http://www.youtube.com/watch?v=TgGl7XhSD2o

  2. Ferdinand 28 août 2015 à 20:46 #

    Si vous aimez Léon Bloy, vous devriez lire Nabe…

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